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dimanche 26 mars 2017

Voyage en Salanque en 1906 (2)

Du Barcarès à Saint-Hippolyte en passant par l'étang de Salses

Nous avions pu lire dans un précédent article le début du récit fait en août 1906 par l'ingénieur agricole P. Carles, invité par les frères Joué, de Saint-Laurent-de-la-Salanque, à venir inspecter les plantations de vignes de la région. Il commençait par ses premières impressions à Saint-Laurent-de-la-Salanque, ainsi que la description des préparatifs et de l'organisation de la fête locale. Il terminait avec une première visite au Barcarès.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Bain de soleil sur la plage du Barcarès


Dans cette deuxième partie, publiée dans le n° du 2 décembre 1906 de la revue L'Agriculteur moderne, l'ingénieur Carles poursuit ses explorations. Repartant de la plage du Barcarès, où nous l'avions laissé, il se baigne puis se dirige vers l'étang de Salses (orthographié Salces à l'époque). Il y décrit les cultures, la pêche et également le mode opératoire des familles qui s'y rendent pour pique-niquer, pour y déguster aussi bien des coquillages pêchés sur place que la fameuse bouillinade du Barcarès.

Le jour suivant l'ingénieur Carles inspecte les vignes de Saint-Hippolyte dont il constate qu'elles sont très touchées par différentes maladies. S'en suivait un très long passage technique que j'ai retiré du texte principal, mais que l'on peut lire en cliquant sur le lien approprié pour tout savoir sur les maladies de la vigne et leurs traitements à l'époque.

Enfin, on trouve ici et là quelques allusions à la fête de Saint-Laurent qui se poursuit durant tout ce temps, et à celle de Saint-Hippolyte qui débute aussi.

Note : les intertitres sont de mon fait et ont été rajoutés pour aérer un peu le texte.

En Salanque
(suite)

De la plage du Barcarès vers l'étang de Salses

A notre arrivée au Barcarès, nous visitons la plage, une quarantaine de balancelles sont sur le sable. Beaucoup de baigneurs. D'un côté, de gros blocs de pierre pour empêcher l'Agly de continuer à ensabler l'endroit où vont généralement aborder les barques. Puis, du côté de l'étang de Salces une ligne de pins, quelques constructions qui sont les métairies de M. Berlioz. Enfin à l'ouest découpant sa silhouette blanche, se dresse le cap de Leucate derrière lequel s'abrite la station balnéaire de la Franqui. Inutile de dire qu'après un bain, notre retour à Saint-Laurent s'effectue sans incident et que le bal dure la moitié de la nuit.

Le vendredi 12 est encore un jour de fête pour Saint-Laurent. Nous allons à l'étang de Salces. La route est bordée de saules, de tamaris, de guimauve ; plus on avance, plus les terrains paraissent salés. La culture a essayé de s'emparer de ces immenses champs ; l'avoine y réussit très mal, la luzerne très peu, la vigne sur Solonis grâce aux terrages a donné en plusieurs endroits des résultats, mais ce qui a le mieux réussi c'est la culture de l'asperge.
Cette culture déjà si répandue aux environs de Saint-Laurent s'étendra encore et permettra d'exploiter des terrains que seuls des atriplex, des soudes, des statices garnissent.

Pique-nique au bord de l'étang de Salses

A l'endroit où nous touchons à l'étang paraît une petite plage. Plusieurs familles y sont installées. Nombreuses personnes se baignent ; les chevaux, les voitures même sont amenés dans l'eau assez loin du rivage ; à 50 mètres en effet l'eau n'arrive qu'à hauteur des reins. Une barque avec une voile improvisée aborde, elle porte des bourdès, coquille connue sous le nom scientifique de cardium edule et des franquets ou crabes. La pêche des bourdès se fait dans l'étang en promenant dans le sable un râteau auquel est attaché un filet. Cette coquille est de beaucoup inférieure à la clovisse, tant comme qualité que comme quantité. Elle est cependant assez goûtée des habitants de la Salanque.

Grande fête le soir à Saint-Laurent. Sur le champ de foire, dans la grand'rue, au bal, grande débauche de gisclets, tubes remplis d'eau plus ou moins parfumée que l'on projette sur les promeneurs.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Cardium edule


Bouillinade du Barcarès et vignes malades de Saint-Hippolyte

Le lendemain samedi les Laurentins, pour terminer la fête, se rendent en foule au Barcarès ou sur les bords de l'étang de Salces pour faire la boulinado, c'est-à-dire la bouillabaise traditionnelle que l'on mange sur le pain, car l'usage veut que l'on ne prenne pas d'assiette. Dérogeant aux usages du pays, nous allons visiter les vignobles près de Saint-Hippolyte, ce que mon ami Léon Joué, appelle le pays de l'anthracnose. Et du fait, c'est bien ce nom qui convient à cette région. Difficilement dans l'Hérault, on peut s'imaginer les dégâts et la mortalité occasionnés par cette redoutable maladie cryptogamique. En entier, ayminates (mesure locale, correspondant à 60 ares), disparaissent. Il semble qu'il existe une corrélation entre l'intensité du mal et les endroits où les brouillards marins se sont arrêtés. [suite de la description technique des maladies de la vigne]

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La Place de la République à Saint-Hippolyte


Fête à Saint-Hippolyte et retour vers Saint-Laurent

Enfin nous gagnons Saint-Hippolyte à travers les vignes. De distance en distance paraissent des pompes ou des tuyaux sortant du sol, auxquels on adapte le corps de pompe. Les forages de cette nature sont communs dans ce pays où l'eau est si près de la surface. Forage et pompe arrivent en tout à 70, 80 fr. Notre arrivée à Saint-Hippolyte est saluée par une quantité de gros canards qui barbottent dans un ruisseau infect. Sur la place a lieu le bail de la criadas, car c'est aujourd'hui la fête de la localité. Sous de très beaux platanes et juchés sur une charrette, quatre musiciens soufflent dans leur instrument ; la prima (nom catalan du hautbois), exécute de superbes variations, mais le bal ne nous tente guère. Après nous être rafraichis, ce dont nous avions un besoin réel, nous nous préparions à gagner Saint-Laurent, lorsque près de l'église, arrêté par un troupeau de barbarins croisés de mérinos, probablement issus de l'ancienne bergerie de Perpignan, un monsieur installé sur une cariole nous offre une place.
Léon Joué me le présente : M. Ravachol. Et c'est en compagnie de l'homonyme du fameux anarchiste qu'un petit cheval corse nous porte devant notre domicile.

P. Carles
(A Suivre)

Source : L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photo coquillage : Benjamin Féron [cc-by-sa]
Crédits cartes postales :
* Bain de soleil : Editions Labouche (Toulouse), début 20e siècle [domaine public]
* Saint-Hippolyte : Editeur inconnu,
début 20e siècle [domaine public]


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jeudi 1 décembre 2016

Voyage en Salanque en 1906 (1)

Des vignes à la plage en passant par le bal

En août 1906, l'ingénieur agricole P. Carles, est invité par les frères Joué, de Saint-Laurent-de-la-Salanque, à venir inspecter les plantations de vignes de la région. Le journal L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 nous livre ses premières impressions. Il y décrit brièvement l'ambiance de Saint-Laurent-de-la-Salanque, ainsi que les préparatifs et l'organisation de la fête locale. Il termine avec une visite au Barcarès, dont le territoire à cette époque n'est pas encore une commune indépendante.

La suite des impressions de l'ingénieur Carles et le descriptif complet de la fête sont publiés dans les deux numéros suivants de L'Agriculteur moderne. J'en publierai les retranscriptions ultérieurement.

Précisons que la fête patronale de Saint-Laurent-de-la-Salanque décrite ci-dessous débute, comme il se doit, le 10 août, jour de la fête de saint Laurent, diacre du pape Sixte II, originaire d'Aragon et mort en martyr en 258 sur un gril.

Note : les intertitres sont de mon fait et ont été rajoutés pour aérer un peu le texte.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque


En Salanque



C'est le 9 août à 10 heures du soir que le train me déposait à Salces en compagnie de Léon Joué. Devant la gare, le breack de M. Jules Joué, bien éclairé, attelé d'un cheval gris, nous attend ; puis, nos bagages embarqués, nous voilà sur la route de Saint-Laurent. Salces traversé, on suit une route plate ; dans le lointain le phare de Port-Vendres apparaît ; nous voilà ensuite à Saint-Hippolyte, enfin à Saint-Laurent.


Après l'absorption de quelques bocks de bienvenue, je quitte les trois frères Joué et rentre dans la chambre qui m'est réservée. Très haute, très propre, avec une cheminée monumentale, sa fenêtre s'ouvre sur la grand'rue de Saint-Laurent. Le lit m'a paru quelque peu agréable car je ne me réveillai que très tard le lendemain. Au moment où je sors je trouve M. Jules Joué qui vient me rejoindre pour me faire visiter Saint-Laurent.


Saint-Laurent est sans contredit la capitale de la Salanque ; sa population de 4.600 habitants est joyeuse, affable, éprise de danse comme d'ailleurs toute celle de cette région. Les rues de la petite ville sont larges, bien aérées ; de vastes places s'y trouvent ça et là, quelques-unes complantées de beaux arbres. Ses environs sont riants. Plongées au milieu de vignes, de beaux platanes, de superbes saules, les maisons sont dominées par une tour carrée, le clocher de l'église.



Environs de Saint-Laurent et premier jour de fête


A noter que le manque d'eau et la difficulté de l'écoulement font que les ruisseaux sont d'une propreté douteuse, et malgré le soin qu'on a eu de les recouvrir, répandent des odeurs méphitiques. Heureusement que le vent souffle souvent et débarrasse l'atmosphère de ces émanations. Passons. A la sortie du village, sur la route de Torreilles, nous voyons bordant l'horizon la masse gigantesque du Canigou sur laquelle scintillent des neiges éternelles ; puis commencent les Corbières nues, grisâtres, monotones. Revenons maintenant à Saint-Laurent. C'est aujourd'hui que commence la fête de la localité. Les jeunes catalanes sortent de la messe. Elles sont charmantes sous leurs coiffes blanches ; il est malheureux même que la dernière mode ait fait sont apparition dans cette région ; le chapeau commence à remplacer la coiffe catalane et certes les filles de Saint-Laurent ne gagnent pas à s'affubler de voiliers ou de jardins suspendus. A midi les musiciens divisés en deux groupes, font le tour du village et donnent une aubade devant plusieurs établissements, tout comme ils l'avaient fait la veille au soir.

L'après-midi nous voilà attablés devant le
Café du Progrès, où je suis présenté à plusieurs Laurentins avec lesquels nous passerons du bon temps pendant notre séjour. Avec ces messieurs nous faisons une petite promenade jusqu'au bout de l'Agly, de là on voit Torreilles, Claira, St-Hippolyte noyés au milieu des vignes. Le lit de l'Agly est à peu près desséché et cependant, torrent plutôt que rivière, ce petit fleuve sort souvent de son lit, détruit les talus, arrache les vignes, ravage les cultures. Les habitants de Saint-Laurent pour prévenir les inondations ont creusé un grand fossé qui protège leurs terres contre les fureurs de l'Agly.

Des deux côtés de la route paraissent les vignes toutes de Carignan ; la récolte est bien réduite de ce côté, mais n'anticipons pas, les jours qui suivent seront consacrés à la visite du vignoble.
A notre retour à Saint-Laurent nous voyons sur une place un manège, des marchands de bonbons et de jouets divers. Les jeunes gens de la localité, filles et garçons, vont de la foire à la place publique où à 4 heures aura lieu le bal. Polka, mazurka, scottisch, valses, quadrilles, varsoviennes, tout est dansé avec une égale frénésie : on voit que la danse est la distraction la plus goûtée du pays et jusqu'à l'heure du repas, pour revenir à 9 heures, tout Saint-Laurent sera là.


La nuit venue je recommanderai aux étrangers, aux
gavachs comme disent les Catalans, donnant à ce mot le sens de barbares des latins et des grecs, de faire une petite promenade sur la route de Perpignan en attendant le bal. Toute la jeunesse de Saint-Laurent est là : que de belles choses on doit s'y dire !

Deuxième jour de fête


Le 11 est le deuxième jour de fête. Dans la matinée bail de las cuineras ou bail de las criadas, ce qui veut dire bal des cuisinières, bal des servantes. A cette heure-là, on ne paie pas, c'est le bal démocratique par excellence. Autrefois spécialement fait pour les cuisinières et les servantes, celles-ci étaient obligées de porter le tablier ; et comme cette danse à lieu de 11 heures à midi, c'est à dire à l'heure la plus intéressante de l'office, on risquait fort d'avoir le repas un peu négligé. Puisque nous parlons bal, indiquons rapidement l'organisation des bals catalans ou tout au moins celui de Saint-Laurent. Il existe ici un entrepreneur de bals publics et l'adjudication décide à qui reviendra cette fonction. Les concurrents en présence élèvent quelquefois le prix à une valeur considérable. Comment rentrent-ils dans leur frais ? Au milieu de chaque danse la musique s'arrête, les couples circulent les uns à la suite des autres faisant le tour du bal, une personne passe, on lui remet dix centimes et lorsque tout le monde a versé, on effectue la deuxième partie de la polka ou de la valse. Le bail de las cuineras est gratuit, le troisième jour de la fête on verse 30 ou 40 centimes et on danse toute la nuit.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La Pinède et le Chemin de l'étang au Barcarès


Premières impressions du Barcarès


Et maintenant partons pour Le Barcarès, annexe de Saint-Laurent-de-la-Salanque et située à 5 kilomètres. Sa population est de 600 habitants ; les dimanches et jours de fête, Rivesaltes, Saint-Hippolyte, Torreilles, Claira, Saint-Laurent, fournissent un nombre considérable de baigneurs. Le jour de la St-Roch, on se précipite au Barcarès, de véritables villages de tentes, de chariots, s'élèvent pendant un ou deux jours sur la plage. Tous les établissements sont envahis.

La route qui nous y conduit est bordée de hauts peupliers blancs ; près des vignes se trouvent les restes d'un canal d'irrigation qui devait arroser la Salanque mais qui, hélas ! une fois construit et à grand frais, ne put jamais amener une goutte d'eau à St-Laurent. Des deux côtés du chemin s'étendent les propriétés de M. Bartissol. Il essaie de gagner sur les terrains salés ; déjà une grande quantité de prés à disparu et l'on a essayé de complanter la surface avec du Solonis. D'une façon générale la plantation ne nous paraît pas fort belle, quoique nous rapportions de notre excursion en Salanque la conviction que le Solonis est le porte-greffe qui convient le plus aux terrains salés. Il est vrai que la première année, on n'obtient pas tout ce que l'on veut, parce qu'on n'a pas porté suffisamment de sable dans la pièce de terre ; les endroits qui en ont reçu le moins ou même pas du tout sont ceux qui subissent le phénomène du salant. Il est en effet une coutume suivie et qui donne de très bons résultats pour la culture de la vigne dans la région, c'est de porter chaque année, dans les terres salées, plantées en vigne, de grandes quantités de sable de l'Agly au moment où les animaux de la ferme sont à la période du repos. Peu à peu le sol est transformé et toutes les parcelles du sol sont utilisées. En passant, signalons dans le pays l'emploi de la charrue utilisée dans l'Aude. Nos brancards languedociens sont à peu près inconnus.

(à suivre)

P. CARLES
Ingénieur Agricole, Officier M. A.


Note : P. Carles utilise dans son compte-rendu le nom de Salces, forme courante à l'époque et en concurrence avec la forme Salses depuis le 13ème siècle. C'est bien Salses qui est la forme correcte correspondant à l'étymologie et au nom d'origine, Salsulae Fons (les sources salées), et que l'on utilise donc aujourd'hui.

Source : L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Illustrations :
* Carte postale de la Rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque : Editions Cristau [domaine public]
* Carte postale du Barcarès : Editeur inconnu début XXème siècle [domaine public]



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