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mercredi 28 février 2018

Le Castillet et les remparts de Perpignan en 1821

Envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling ont partagé leurs impressions dans un ouvrage paru en 1830 (Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises...), dont je poursuis ici la retranscription.

Nous avons pu voir dans les articles précédents les premières étapes de leur voyage dans le département des Pyrénées-Orientales.


Dans le précédent compte-rendu, Cervini concluait par ces mots : Nous hâtames notre marche, de manière que nous nous trouvâmes à la porte Notre-Dame et nous la franchîmes précisément à l'instant où le tambour de la retraite annonçait qu'elle allait se fermer.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La porte Notre-Dame et le Castillet de nos jours.


La dite porte Notre-Dame était justement défendue par le Castillet, dont Cervini va nous faire une belle description, ainsi que de l'aspect général des remparts de la ville. Mais avant cela, il n'oublie pas que son ouvrage s'adresse à des Parisiens plutôt qu'à des provinciaux, et il prend donc la peine de faire un petit rappel historique sur la province du Roussillon, et ce tout en prenant soin de citer ses sources !

Porte Notre-Dame à Perpignan

Ce n'est que dans le XIe siècle que l'histoire fait mention de la ville de Perpignan. Cette ville, capitale du Roussillon (1), fut léguée sous ce nom par Guinard, son dernier comte, à Alphonse II, roi d'Aragon, en 1172, et ce prince qui la fit entourer de remparts y mourut à la fin du XIIe siècle. Dans le partage que Jacques I fit de ses États entre ses enfants en 1262, le Roussillon échut à don Jacques qui prit le titre de Roi de Majorque. Ce prince mit aussi tous ses soins à faire fortifier la ville de Perpignan où il établit sa résidence. Le fortin qui commande la Porte Notre-Dame fut construit alors sur la petite rivière de la Basse pour mettre à couvert la ville du côté de la France, et on l'appela Castillet ou petit château pour le distinguer du Castel ou château, nom affecté à la partie de la citadelle où se trouve le donjon. Le Castillet a beaucoup de rapport par son architecture avec les monuments construits en Espagne du temps de la domination des Maures. Il est bâti en briques, et son architecture mérite d'autant plus de fixer l'attention que c'est la seule de son genre qui existe en France. La planche suivante en donne l'aspect (2).

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La porte Notre-Dame à Perpignan en 1821.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)



La ville de Perpignan avec son enceinte de figure ovale, se trouve sur la rive droite de la Tet et dans l'emplacement d'une ancienne ville municipale qui portait le nom de Fluvius Ebusus. Elle s'étend en partie dans la plaine, en partie elle s'élève sur une colline, et le mouvement du terrain où elle est bâtie en rend l'aspect moins monotone et plus agréable, en empêchant du moins que la majeure partie des maisons ne soient cachées derrière ses murs. Les remparts, bâtis en briques, entourés de bons fossés et d'une très grande élévation, sont flanqués de bastions avec des tenailles, des demi-lunes et des chemins couverts. La ville est baignée par la petite rivière de la Basse dont le cours sépare les anciennes fortifications des nouvelles, construites d'après le système et les tracés de Vauban. Elle a trois entrées principales : la première est la porte Notre-Dame où aboutit la route de Narbonne dont nous avons parlé ; la seconde est-celle de Saint-Martin ou d'Espagne, et la troisième ouvre la voie qui conduit à la mer en passant par le village de Canet dont elle porte le nom. Il en existe cependant encore une autre appelée porte du Sel, mais elle sert uniquement de communication des fortifications de la place à Ville-Neuve.

Notes
(1) Cette contrée tirait ce nom de la ville de Ruscino, capitale des Sardones, peuples qui étaient de la dépendance de la Gaule narbonnaise. Du mot Ruscino on a fait Rossilio ou Roussilio et enfin Roussillon. Au démembrement de l'empire romain, Charlemagne et son fils Louis-le-Débonnaire la divisèrent en comtés de Roussillon et de Conflans.
(2) C'est dans la Géographie du département des Pyrénées-Orientales dont M. F. Jalabert, ancien député est l'auteur, que nous avons puisé une partie des faits historiques et des renseignements statistiques que nos recherches et nos observations n'auraient pu nous fournir. Ces emprunts faits au profit de nos lecteurs sont de notre part un hommage sincère rendu au savoir d'un des hommes les plus recommandables et les plus distingués de ce département.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Castillet en 1905, avant démolition du bastion.


Note 1 : La Géographie du département des Pyrénées-Orientales de F. Jalabert, citée par Cervini, était parue à Perpignan en 1819 chez Tastu. (notice BnF)
Note 2 :  On sait aujourd'hui que Perpignan n'a jamais porté le nom de Fluvius (ou Flavius) Ebusus. Cette idée est venue au 17e siècle d'une inscription ancienne trouvée dans la ville et plutôt en rapport avec Ebusus, ville des Baléares devenue Ibiza.

Source texte et illustration : Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents (1830) [domaine public] via Rosalis (Bib. num de Toulouse)
Crédit photo Castillet de nos jours : H2k4 [cc-by-sa] ,via Wikimedia Commons
Crédit carte postale 1905 : ND phot. [domaine public, via Wikimedia Commons


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samedi 6 mai 2017

De Saint-Paul-de-Fenouillet à Perpignan en 1821

Envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling ont partagé leurs impressions dans un ouvrage paru en 1830 (Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises...), dont je poursuis ici la retranscription.

Nous avons pu voir dans les articles précédents les premières étapes de leur voyage dans le département des Pyrénées-Orientales.


Il est temps désormais pour nos deux compères de se diriger vers Perpignan. Partant de Saint-Paul-de-Fenouillet, ils passent notamment par Estagel, où c'est jour de fête, puis par Peyrestortes et Cases-de-Pène ("Cazasses"), qui leur donne l'occasion d'apercevoir l'ermitage Notre-Dame-de-Pène. Les descriptions sont brèves car ils craignent de ne pas arriver à Perpignan avant la fermeture des portes de la ville, en passant par Le Vernet (alors un village à l'extérieur des fortifications).

Carte de 1830 présentant le trajet de Melling et Cervini en 1821

Trois heures suffisent à peine pour arriver de Saint-Paul à Estagel par une assez bonne route qui longe la rivière de Maury dont les eaux vont grossir l'Agly. Des vignes, des oliviers, voilà les seules productions végétales que l'on aperçoit à droite et à gauche du chemin, dominé des deux côtés par des rochers et des montagnes peu élevées. Arrivés à Estagel, petite ville de 1600 habitants, nous fûmes très-étonnés de trouver une affluence considérable et beaucoup de mouvement sur la place de la principale église. Mais notre surprise cessa en apprenant que la multitude qui s'y était assemblée célébrait par la danse catalane la fête patronale de l'endroit. Cette danse, qui ne ressemble en rien à ce que nous avions vu jusques-là, nous parut des plus piquantes, mais pressés par l'heure avancée de la journée, et ayant appris que les portes de la ville de Perpignan se fermaient à huit heures et demie, nous nous remimes en marche avec quelques regret de quitter cette scène animée, pittoresque et où régnait la plus franche et la plus vive gaité.

Jusques-là nous avions été assez satisfaits de la route, mais d'Estagel à Peyrestortes le trajet fut des plus désagréables. Le chemin est peu large, dégradé et fort difficile ; tracé dans le terrain de transport et d'alluvion, au milieu des attérissements résultant des débris de roches entrainés par les eaux, il passe sur un sol graveleux et pierreux ; la chaussée est recouverte de cailloux roulés, déposés par les rivières et les torrents débordés à la suite des orages et des fortes pluies de l'hiver.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Carte postale de l'ermitage Notre-Dame-de-Pène vers 1910


En passant devant Cazasses, que l'on aperçoit au-dessus de la rive gauche de l'Agly, nous vimes sur le haut du roc Redan, que nous avions à notre droite, l'Ermitage de N.-D. des Pennes que l'on venait de restaurer. Le sentier par lequel on parvient à cet ermitage est taillé dans le roc et serpente au pied de plusieurs niches en maçonnerie assez délabrées qui paraissent être des stations d'un Calvaire. Nous étions tellement épuisés par la chaleur que nous n'eûmes pas le courage d'y monter ; d'ailleurs il se faisait tard et il nous restait à peine le temps d'arriver à Perpignan avant la fermeture des portes. Nous poursuivimes donc notre voyage de Peyrestortes au Vernet, où la route départementale que nous avions suivie, débouche sur la grande route de Narbonne à Perpignan. Du joli petit village de Vernet au chef-lieu de département que nous venons de nommer, nous hâtames notre marche, de manière que nous nous trouvâmes à la porte Notre-Dame et nous la franchimes précisément à l'instant où le tambour de la retraite annonçait qu'elle allait se fermer. Nous allâmes loger à l'hôtel du Petit Paris.

Source texte et carte : Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents (1830) [domaine public] via Rosalis (Bib. num de Toulouse) 
Crédit carte postale : Brun frères (vers 1910) [domaine public]


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samedi 27 février 2016

Visite au Pont de la Fou sur l'Agly en 1821

Une curiosité pittoresque pour Melling et Cervini

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Antoine Ignace Melling
Envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling ont partagé leurs impressions dans un ouvrage paru en 1830 (Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises...) et dont je poursuis ici la retranscription. Ainsi que nous l'avons déjà vu, ils sont entrés dans le département des Pyrénées-Orientales, en provenance de Quillan, en se dirigeant d'abord vers Caudiès-de-Fenouillèdes. Ils sont ensuite allés visiter l'ermitage de Saint-Antoine-de-Galamus, qui les a fortement impressionné. Ayant traversé Saint-Paul-de-Fenouillet, ils se dirigent à présent vers le sud en direction du Pont de la Fou (écrit ici Pont de la Fous), et en reviennent un peu déçus, ainsi qu'ils s'en expliquent dans le texte retranscrit ci-dessous.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Saint-Paul-de-Fenouillet et le Pont de la Fou
sur la carte Cassini de 1779

Au retour de l'Ermitage de Saint-Antoine de Galamus nous allâmes visiter le Pont de la Fous sur l'Agly, situé à un petit quart d'heure de distance au sud-ouest de Saint-Paul. Ce pont qui n'est remarquable que par sa situation pittoresque, est à quelque pas d'un massif de rochers sous lesquels s'enfonce une caverne dont l'entrée s'ouvre au-dessus d'un goufre profond et inabordable. On conçoit qu'il puisse être considéré comme une curiosité par ceux des habitants du canton qui n'en étant jamais sortis n'ont pu voir des monuments du même genre dans les autres parties de la chaîne ; mais quant aux voyageurs qui ont parcouru les vallées du centre et de l'ouest des Pyrénées, nous ne les engageons pas à se détourner de leur route pour un objet si peu important, à moins qu'obligés de s'arrêter à Saint-Paul et en attendant les apprêts de leur repas, ils ne veuillent en faire un but de promenade.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Pont de la Fou

Manifestement ce petit pont d'origine romaine ne fait pas le poids par rapport  à tous ceux que nos deux voyageurs ont pu voir à travers les Pyrénées. C'est malgré tout un endroit charmant dont on trouvera la description sur le site de la commune de Saint-Paul-de-Fenouillet ici. Il tire son nom du latin fovea, qui désigne à l'origine une excavation, et dont le sens s'est ensuite élargi pour désigner des gorges ou des gouffres. Le nom de gorges de la Fou que l'on retrouve dans plusieurs endroits du département est donc une parfaite tautologie.

Sources :

  • Texte de 1821 : Rosalis (Bib. num. de Toulouse)
  • Etymologie : Lluís Basseda, Toponymie historique de Catalunya Nord, t. 1, Prades, Revista Terra Nostra,‎ 1990
Photos :

  • Portrait d'Antoine Ignace Melling : Pierre Roch Vigneron vers 1830 (domaine public, via Wikimedia Commons)
  • Carte Cassini de 1779 (domaine public, via le site de l'IGN)
  • Pont de la Fou : © site Saint-Paul-de-Fenouillet


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lundi 27 avril 2015

La plus belle merveille du Roussillon en 1821

Antoine Ignace Melling vers 1830
Ainsi que nous avons pu le voir précédemment, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling sont envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821. Après leur première étape en route vers les Pyrénées-Orientales qui les a conduit de Quillan à Caudiès-de-Fenouillèdes, nos deux voyageurs poursuivent leur périple en se rendant à Saint-Paul-de-Fenouillet. Guidés par leur aubergiste, un certain monsieur Baille, ils entreprennent la visite de l'ermitage de Saint-Antoine-de-Galamus. Le site les impressionne au point d'être qualifié de « plus belle merveille du Roussillon ». Encore une fois, le récit est un peu long mais mérite d'être lu jusqu'au bout pour les nombreux détails qu'il donne, à la fois à propos du site et de la vie des habitants à l'époque.

À notre arrivée à Saint-Paul-de-Fenouillet, le premier soin qui nous occupa fut d'aller visiter l'Ermitage de Saint-Antoine de Galamus. Nous dirigeant au Nord-Ouest de cette ville, nous atteignîmes bientôt le pied d'une petite montagne ; mais pour arriver à l'entrée du désert il nous fallut monter par un soleil brûlant et pendant une marche de trois-quarts d'heure. Nous parvînmes ainsi devant la belle grille qui ferme l'étroit passage pratiqué entre un rocher à pic et un précipice dont le fond est sillonné par l'Agly. Ici notre guide, qui n'était autre que l'aubergiste Baille chez lequel nous étions descendus, fit usage d'une des deux grosses clefs dont il s'était muni, et nous entrâmes dans l'enceinte du désert. Un joli sentier, tracé en pente douce sur le revers septentrional de la montagne, nous conduisit en un quart d'heure à l'endroit d'où nous vîmes, en échappée, le site représenté dans la gravure qui suit. Après avoir contemplé le bel effet de ce point de vue et nous être proposé de le dessiner de cette position, si en avançant nous n'en trouvions pas une autre plus avantageuse, nous poursuivîmes notre descente vers le bas du petit bassin qu'entourent de hauts rochers la plupart nus, escarpés, inabordables, d'autres couverts d'arbres de toute espèce et d'une grande beauté. Le chemin que l'on suit est frayé sur le coteau le plus riche en végétation vigoureuse ; il serpente à travers un bois de chênes-verts, d'alaternes, de myrtes, de lauriers francs, d'arbousiers, de laurier-thym, de buis d'une grande taille et de plusieurs espèces de genévriers. Nous le parcourons avec délices, et nous arrivons ainsi sur les terrasses soutenues par des murs en maçonnerie qui précèdent l'Ermitage, et qu'à notre grande surprise nous trouvons ornées de magnifiques fleurs cultivées. Mais avant de nous diriger vers la chapelle, deux objets intéressants appellent un instant notre attention. Nous voulons contempler ce roc isolé que l'on dirait taillé et placé par la main des hommes, et qui s'élève comme une pyramide colossale auprès de la plus magnifique cascade. Nous visitons ensuite la grotte qui se montre à proximité et que nous trouvons remplie de stalactites offrant des formes et des figures de tout genre et de toutes couleurs. Cependant l'Ermitage et la chapelle nous attirent à leur tour, et nous en approchons en montant un escalier de vingt-cinq marches. C'est alors que notre aubergiste fit usage de sa seconde clef et qu'il s'enorgueillit avec raison d'offrir à nos yeux la plus belle merveille du Roussillon. Nous franchissons une porte et nous voyons dans son ensemble une vaste excavation, voûtée en ogive gothique. Rien ne peut égaler l'étonnement qu'on éprouve à l'aspect de cette grotte percée, taillée des mains de la nature et disposée de manière à représenter une église spacieuse, profonde et régulièrement ordonnée. Le rocher de la voûte, en s'abaissant graduellement, forme le fond du sanctuaire, comme en descendant des deux côtés de droite et de gauche il constitue les parois latérales du temple. Ces parois sont tapissées de stalactites qui figurent de longs pilastres, des colonnes minces et effilées, et des troncs d'arbres avec leurs rameaux ; sur quelques-uns des pans des murailles elles paraissent tracer des figures humaines en bas-reliefs. Le travail de l'homme ne se montre que dans le mur bâti à l'entrée de la grotte et dans les autels en marbre, l'un au fond, l'autre à gauche, tous deux également surmontés des statues de Saint-Antoine. Cette église n'est éclairée que par le pertuis qu'on a laissé au-dessus de l'arceau en maçonnerie qui termine le mur extérieur, et par conséquent le jour y est sombre, mystérieux et tel qu'il convient à des édifices religieux.


L'ermitage Saint-Antoine de Galamus vu par Melling en 1821


Nous sortîmes de ce curieux monument, et pour visiter la demeure simple, commode, mais déserte et abandonnée de l'Ermite, nous passâmes devant la fameuse cloche, jadis tant renommée, et dont la tradition exalte les effets miraculeux. Notre complaisant guide se plut à nous répéter tout ce qu'on en raconte, et nous assura d'un air très-sérieux que « plus efficace contre la stérilité des femmes que toutes les sources thermales des Pyrénées, il suffisait de toucher la corde de cette cloche pour devenir mère ». Après avoir pénétré dans une autre petite excavation naturelle où conduit un escalier placé au coin de la cour de l'Ermitage et nous vîmes suinter de la voûte cette eau claire et limpide dont le pieux anachorète se désaltérait, nous revînmes sur nos pas pour nous installer au point de vue que nus avions remarqué avant d'atteindre le fond du vallon. Notre dessin terminé, nous reprîmes le chemin de Saint-Paul.

Cet Ermitage n'étant plus visité aujourd'hui qu'à la fête du saint dont il porte le nom, se ressent de l'état d'abandon où il est livré depuis que l'Ermite l'a quitté. Cependant, aux temps même de troubles et d'agitation encore près de nous, son isolement le préserva de toute dévastation. La hache respecta aussi jusqu'en 1817 les arbres qui le couvraient de leur ombrage ; mais à cette époque quelques habitants de Saint-Paul portèrent sur ces arbres antiques leurs mains impitoyables, et ce lieu perdit son plus bel ornement. Un buis, dont l'espèce ne donne généralement en France que de frêles et modestes arbrisseaux, élevait ici à plus de 60 pieds sa taille majestueuse. Ce phénomène, ce géant du désert, périt victime des dévastateurs, et la barbarie détruisit en un jour ce que la nature avait mis des siècles à former !

Note : Comme la plupart des ermitages en France, celui de Saint-Antoine de Galamus a été fermé à la Révolution française, quoi qu'un gardien soit resté quelques années pour assurer la sécurité du lieu. Mais lorsque Cervini et Melling y passent en 1821, le lieu est bien vide, et il faut attendre 1843 pour qu'un frère franciscain revienne s'y installer et le remettre en fonction.

Source : Rosalis (Bib. num. de Toulouse)

Portrait d'Antoine Ignace Melling : Pierre Roch Vigneron vers 1830 (domaine public, via Wikimedia Commons)
Vue de l'ermitage Saint-Antoine de Galamus : Antoine Ignace Melling (1763-1831) (domaine public, via Wikimedia Commons)


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mardi 5 août 2014

De Quillan à Caudiès-de-Fenouillèdes en 1821

Fossiles d'huîtres et chèvres bien élevées

En 1821, deux hommes sont envoyés par l'État français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est. Leur mission est de montrer, à travers un futur livre, que même si les Alpes c'est très beau, eh bien, malgré tout,  les Pyrénées restent méconnues et sont pourtant également dignes d'intérêt. Joseph Antoine Cervini se charge de rédiger les textes, Antoine-Ignace Melling d'illustrer le tout.  Le résultat est un livre passionnant paru en 1830 sous le titre suivant :
Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et dans les départements adjacents ou Collection de 72 gravures représentant les sites, les monuments et les établissements les plus remarquables du Pays basque, de la Navarre, du Béarn, du Bigorre, des comtés de Comminges et de Foix et du Roussillon.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Antoine Ignace Melling vers 1830


Nous nous intéresserons ici exclusivement à la partie qui concerne les Pyrénées-Orientales. Avant de rentrer dans le vif du sujet avec les différents monuments rencontrés sur leur périple, j'ai pensé qu'il était intéressant de lire le récit de leur arrivée dans le département, à travers la même route de Quillan à Caudiès-de-Fenouillèdes que l'on a pu voir décrite dans les itinéraires pour vélo en 1889. Le texte est un peu long, mais on revit la vie des habitants de Caudiès-de-Fenouillèdes, à travers son aubergiste, M. Armagnac (ça ne s'invente pas), ses troupeaux de chèvres bien éduquées et ses fossiles suggestifs.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales


Nous entrâmes le lendemain dans le département des Pyrénées-Orientales par la grande route que nous avions vue s'embrancher, au Pont de Charles, avec celle de la vallée de l'Aude. Cette route presque toujours montante jusqu'au col Saint-Louis est belle, large et fort bien entretenue. Elle est tracée sur le flanc nord de la montagne de Fanges et domine l'étroit vallon où coule la Vallette, rivière qui prend sa source au Nord-Ouest de Saint-Louis. Le petit village de ce nom se montre sur la gauche à la lisière d'un bassin profond sur lequel on plonge, lorsqu'on est près de traverser le col où une borne-frontière indique la séparation des deux départements limitrophes. C'est dans la même direction que l'on voit aussi le Pic de Bugarach dont les pentes méridionales, dénuées de végétation, laissent reconnaitre au loin le calcaire blanc-jaunâtre qui en compose la masse entière.

Dès qu'on a franchi le Col Saint-Louis la route devient très mauvaise; creusée sur le roc, jamais réparée, n'ayant souvent que la largeur rigoureusement nécessaire pour une seule voiture, resserrée à gauche par des rochers, et parfois suspendue à droite sur un profond précipice, elle présente un passage difficile et même dangereux. Quelques précautions que l'on puisse prendre pour retenir la voiture, il est de la prudence de mettre pied à terre. Nous y avons vu les postillons des diligences,de Toulouse à Perpignan, malgré le soin qu'ils avaient pris d'attacher fortement les roues de derrière, descendre de leurs chevaux et les conduire à la main. L'aspect des plaines du Roussillon et des chaînons des montagnes qui les coupent du couchant au levant ; la vue de la Méditerranée que l'on aperçoit à l'Est au-delà de Perpignan ; l'observation des inflexions si remarquables des strates calcaires et schisteux au milieu desquels passe la route, principalement au moment de traverser la Boulsane, tels sont les sujets de distraction que nous offrons en dédommagement de la peine que l'on prendra de faire à pied cette descente qui s'effectue d'ailleurs en moins d'une heure de marche.

Arrivés à Caudiès nous descendîmes à l'Auberge de Saint-Jean-Baptiste, tenue par Armagnac. C'est là que s'arrêtent les diligences et les voitures particulières. Le propriétaire de l'auberge se plaît à faire remarquer cette circonstance, pour prouver la supériorité de sa maison sur les autres hôtelleries de la ville. Il fait surtout valoir la préférence que lui accorde M. le baron de La Rochefoucault pendant sa tournée dans les sapinières des environs. Excellent homme et très-serviable, l'aubergiste Armagnac se donna beaucoup de mouvement pour nous procurer tous les agréments que présentaient la ville et les alentours, et ajouta à ses prévenances le don d'un certain nombre de coquilles fossiles, recueillies dans les montagnes et les vallées voisines; parmi ces coquilles était une hystérolithe d'une grande dimension et d'une conservation parfaite; nous n'en avions pas encore trouvé de la même espèce dans les autres cantons des Pyrénées (1).

(1) Cette espèce de coquilles n'est pas rare dans le département des Pyrénées-Orientales. Nous en avons recueilli une grande quantité, peu de jours après, dans le territoire du village de Coustouges, canton de Prats-de-Mollo.

Pendant qu'à notre insu M. Armagnac mettait à contribution tous les habitants de Caudiès pour nous faire cette galanterie, et que nous étions devant la porte de sa maison à respirer l'air frais du soir, nous vîmes arriver un grand nombre de chèvres qu'un seul gardien conduisait. Le long de la rue qui aboutit à la place où l'auberge est située et à l'entrée des rues latérales, ces chèvres se séparaient successivement du troupeau et se dirigeaient seules vers les habitations de leurs maîtres. Au son perçant d'un cornet à bouquin nous les revîmes encore le lendemain à l'aube du jour, et au moment de notre départ, se rassembler toutes sur la même place et partir en troupeau pour les pâturages des montagnes. C'est avec le lait de ces chèvres que l'on fait dans les Bastides et les métairies de la vallée de la Boulsane des fromages frais, dont le goût exquis nous rappela les meilleures recuites d'Italie. Cette particularité peu importante en elle-même ajouta néanmoins à l'impression générale qu'excitèrent en nous la vue des maisons de Caudiès, bâties en maçonnerie et recouvertes en tuiles, la physionomie de ses habitants, leur patois principalement composé d'un latin corrompu, leur prononciation, et surtout le climat, la sérénité de l'air, l'éclat d'une lumière toujours abondante et pure, le mode de culture du sol et ses divers produits. Il nous semblait être dans une des villes du beau pays que sépare l'Apennin et qu'environnent la mer et les Alpes (2).

(2) ...il bel paese. Ch'Appennin parte e 'l mar circonda e l'Alpe. (Petrarca)

Selon le Littré (publié de 1872 à 1877), un hystérolithe, du grec hystéro (matrice, qui a donné utérus) et lithe (pierre), est en minéralogie une pétrification qui offre une représentation assez exacte des parties de la femme. Ce peut donc être aussi bien un caillou quelconque ou un fossile dont la forme suggestive lui fait attribuer ce nom. Dans le cas qui nous intéresse, on trouve notamment à Caudiès des fossiles d'huîtres (j'en ai un quelque part à la maison de cet endroit précis), ceux-ci pourraient répondre à cette description.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Huître fossile

Autre remarque : il est courant pour les voyageurs de l'époque de qualifier de latin corrompu l'occitan ou le catalan qu'ils entendent autour d'eux, comme s'ils ne pouvaient imaginer que les provinciaux puissent avoir une véritable langue différente du français.

Source : Rosalis (Bib. num. de Toulouse)
Portrait d'Antoine Ignace Melling : Pierre Roch Vigneron vers 1830 (domaine public, via Wikimedia Commons)
Photo bandeau titre : Fabricio Cardenas (CC-BY-SA)
Photo fossile :
Gryphaea arcuata Lamarck, 1801 (France), par Parent Géry (CC-BY-SA, via Wikimedia Commons)


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