jeudi 1 décembre 2016

Voyage en Salanque en 1906 (1)

Des vignes à la plage en passant par le bal

En août 1906, l'ingénieur agricole P. Carles, est invité par les frères Joué, de Saint-Laurent-de-la-Salanque, à venir inspecter les plantations de vignes de la région. Le journal L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 nous livre ses premières impressions. Il y décrit brièvement l'ambiance de Saint-Laurent-de-la-Salanque, ainsi que les préparatifs et l'organisation de la fête locale. Il termine avec une visite au Barcarès, dont le territoire à cette époque n'est pas encore une commune indépendante.

La suite des impressions de l'ingénieur Carles et le descriptif complet de la fête sont publiés dans les deux numéros suivants de L'Agriculteur moderne. J'en publierai les retranscriptions ultérieurement.

Précisons que la fête patronale de Saint-Laurent-de-la-Salanque décrite ci-dessous débute, comme il se doit, le 10 août, jour de la fête de saint Laurent, diacre du pape Sixte II, originaire d'Aragon et mort en martyr en 258 sur un gril.

Note : les intertitres sont de mon fait et ont été rajoutés pour aérer un peu le texte.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque


En Salanque



C'est le 9 août à 10 heures du soir que le train me déposait à Salces en compagnie de Léon Joué. Devant la gare, le breack de M. Jules Joué, bien éclairé, attelé d'un cheval gris, nous attend ; puis, nos bagages embarqués, nous voilà sur la route de Saint-Laurent. Salces traversé, on suit une route plate ; dans le lointain le phare de Port-Vendres apparaît ; nous voilà ensuite à Saint-Hippolyte, enfin à Saint-Laurent.


Après l'absorption de quelques bocks de bienvenue, je quitte les trois frères Joué et rentre dans la chambre qui m'est réservée. Très haute, très propre, avec une cheminée monumentale, sa fenêtre s'ouvre sur la grand'rue de Saint-Laurent. Le lit m'a paru quelque peu agréable car je ne me réveillai que très tard le lendemain. Au moment où je sors je trouve M. Jules Joué qui vient me rejoindre pour me faire visiter Saint-Laurent.


Saint-Laurent est sans contredit la capitale de la Salanque ; sa population de 4.600 habitants est joyeuse, affable, éprise de danse comme d'ailleurs toute celle de cette région. Les rues de la petite ville sont larges, bien aérées ; de vastes places s'y trouvent ça et là, quelques-unes complantées de beaux arbres. Ses environs sont riants. Plongées au milieu de vignes, de beaux platanes, de superbes saules, les maisons sont dominées par une tour carrée, le clocher de l'église.



Environs de Saint-Laurent et premier jour de fête


A noter que le manque d'eau et la difficulté de l'écoulement font que les ruisseaux sont d'une propreté douteuse, et malgré le soin qu'on a eu de les recouvrir, répandent des odeurs méphitiques. Heureusement que le vent souffle souvent et débarrasse l'atmosphère de ces émanations. Passons. A la sortie du village, sur la route de Torreilles, nous voyons bordant l'horizon la masse gigantesque du Canigou sur laquelle scintillent des neiges éternelles ; puis commencent les Corbières nues, grisâtres, monotones. Revenons maintenant à Saint-Laurent. C'est aujourd'hui que commence la fête de la localité. Les jeunes catalanes sortent de la messe. Elles sont charmantes sous leurs coiffes blanches ; il est malheureux même que la dernière mode ait fait sont apparition dans cette région ; le chapeau commence à remplacer la coiffe catalane et certes les filles de Saint-Laurent ne gagnent pas à s'affubler de voiliers ou de jardins suspendus. A midi les musiciens divisés en deux groupes, font le tour du village et donnent une aubade devant plusieurs établissements, tout comme ils l'avaient fait la veille au soir.

L'après-midi nous voilà attablés devant le
Café du Progrès, où je suis présenté à plusieurs Laurentins avec lesquels nous passerons du bon temps pendant notre séjour. Avec ces messieurs nous faisons une petite promenade jusqu'au bout de l'Agly, de là on voit Torreilles, Claira, St-Hippolyte noyés au milieu des vignes. Le lit de l'Agly est à peu près desséché et cependant, torrent plutôt que rivière, ce petit fleuve sort souvent de son lit, détruit les talus, arrache les vignes, ravage les cultures. Les habitants de Saint-Laurent pour prévenir les inondations ont creusé un grand fossé qui protège leurs terres contre les fureurs de l'Agly.

Des deux côtés de la route paraissent les vignes toutes de Carignan ; la récolte est bien réduite de ce côté, mais n'anticipons pas, les jours qui suivent seront consacrés à la visite du vignoble.
A notre retour à Saint-Laurent nous voyons sur une place un manège, des marchands de bonbons et de jouets divers. Les jeunes gens de la localité, filles et garçons, vont de la foire à la place publique où à 4 heures aura lieu le bal. Polka, mazurka, scottisch, valses, quadrilles, varsoviennes, tout est dansé avec une égale frénésie : on voit que la danse est la distraction la plus goûtée du pays et jusqu'à l'heure du repas, pour revenir à 9 heures, tout Saint-Laurent sera là.


La nuit venue je recommanderai aux étrangers, aux
gavachs comme disent les Catalans, donnant à ce mot le sens de barbares des latins et des grecs, de faire une petite promenade sur la route de Perpignan en attendant le bal. Toute la jeunesse de Saint-Laurent est là : que de belles choses on doit s'y dire !

Deuxième jour de fête


Le 11 est le deuxième jour de fête. Dans la matinée bail de las cuineras ou bail de las criadas, ce qui veut dire bal des cuisinières, bal des servantes. A cette heure-là, on ne paie pas, c'est le bal démocratique par excellence. Autrefois spécialement fait pour les cuisinières et les servantes, celles-ci étaient obligées de porter le tablier ; et comme cette danse à lieu de 11 heures à midi, c'est à dire à l'heure la plus intéressante de l'office, on risquait fort d'avoir le repas un peu négligé. Puisque nous parlons bal, indiquons rapidement l'organisation des bals catalans ou tout au moins celui de Saint-Laurent. Il existe ici un entrepreneur de bals publics et l'adjudication décide à qui reviendra cette fonction. Les concurrents en présence élèvent quelquefois le prix à une valeur considérable. Comment rentrent-ils dans leur frais ? Au milieu de chaque danse la musique s'arrête, les couples circulent les uns à la suite des autres faisant le tour du bal, une personne passe, on lui remet dix centimes et lorsque tout le monde a versé, on effectue la deuxième partie de la polka ou de la valse. Le bail de las cuineras est gratuit, le troisième jour de la fête on verse 30 ou 40 centimes et on danse toute la nuit.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La Pinède et le Chemin de l'étang au Barcarès


Premières impressions du Barcarès


Et maintenant partons pour Le Barcarès, annexe de Saint-Laurent-de-la-Salanque et située à 5 kilomètres. Sa population est de 600 habitants ; les dimanches et jours de fête, Rivesaltes, Saint-Hippolyte, Torreilles, Claira, Saint-Laurent, fournissent un nombre considérable de baigneurs. Le jour de la St-Roch, on se précipite au Barcarès, de véritables villages de tentes, de chariots, s'élèvent pendant un ou deux jours sur la plage. Tous les établissements sont envahis.

La route qui nous y conduit est bordée de hauts peupliers blancs ; près des vignes se trouvent les restes d'un canal d'irrigation qui devait arroser la Salanque mais qui, hélas ! une fois construit et à grand frais, ne put jamais amener une goutte d'eau à St-Laurent. Des deux côtés du chemin s'étendent les propriétés de M. Bartissol. Il essaie de gagner sur les terrains salés ; déjà une grande quantité de prés à disparu et l'on a essayé de complanter la surface avec du Solonis. D'une façon générale la plantation ne nous paraît pas fort belle, quoique nous rapportions de notre excursion en Salanque la conviction que le Solonis est le porte-greffe qui convient le plus aux terrains salés. Il est vrai que la première année, on n'obtient pas tout ce que l'on veut, parce qu'on n'a pas porté suffisamment de sable dans la pièce de terre ; les endroits qui en ont reçu le moins ou même pas du tout sont ceux qui subissent le phénomène du salant. Il est en effet une coutume suivie et qui donne de très bons résultats pour la culture de la vigne dans la région, c'est de porter chaque année, dans les terres salées, plantées en vigne, de grandes quantités de sable de l'Agly au moment où les animaux de la ferme sont à la période du repos. Peu à peu le sol est transformé et toutes les parcelles du sol sont utilisées. En passant, signalons dans le pays l'emploi de la charrue utilisée dans l'Aude. Nos brancards languedociens sont à peu près inconnus.

(à suivre)

P. CARLES
Ingénieur Agricole, Officier M. A.


Note : P. Carles utilise dans son compte-rendu le nom de Salces, forme courante à l'époque et en concurrence avec la forme Salses depuis le 13ème siècle. C'est bien Salses qui est la forme correcte correspondant à l'étymologie et au nom d'origine, Salsulae Fons (les sources salées), et que l'on utilise donc aujourd'hui.

Source : L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Illustrations :
* Carte postale de la Rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque : Editions Cristau [domaine public]
* Carte postale du Barcarès : Editeur inconnu début XXème siècle [domaine public]



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