mardi 31 mai 2016

Impressions d'une anglaise à Prades en 1880

Un petit air de paradis...

Depuis plusieurs siècles déjà, les touristes britanniques fréquentent les Pyrénées, que ce soit par curiosité, par désir d'aventure ou pour les bienfaits de ses diverses stations thermales. Les différentes vallées des Pyrénées-Orientales n'ont pas échappé à cet intérêt d'outre-Manche et c'est donc sans surprise que l'on peut lire dans Le Canigou du 5 juin 1880 la retranscription d'un article rédigé par une anglaise, livrant ses impressions pyrénéennes à ses compatriotes. Ayant séjourné à Amélie-les-Bains puis à Prades, on pourrait penser à première vue qu'elle a nettement préféré la sous-préfecture du Conflent et, surtout, son hôtel de résidence. Mais ce n'est en fait pas si simple...

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Les allées Arago à Prades

Miss Bewly, une anglaise, vient de publier dans une revue de Londres, Goost-Words, un article sur nos Pyrénées, plein d'humour, de franchise et de joyeuseté. Cet article, vu sa longueur et le manque d'espace, nous oblige à ne prendre que la partie où l'auteur nous parle de Prades :

« Vers le milieu d'avril, les vents d'ouest sont insupportables à Amélie. Ils nous apportent une fournaise. Mon docteur me conseilla le séjour de Prades. Un chemin de traverse peut vous conduire d'Amélie à Prades ; je conseille cependant aux touristes qui ne sont pas très forts la voie de Perpignan.
« Prades est une charmante petite ville située dans une délicieuse vallée du côté nord du Canigou et non loin des contreforts qui forment sa base. De Prades l'on peut faire de très jolies excursions... Et puis, quelle chose imposante que de voir le Canigou recevant sur sa couronne de neige les derniers rayons d'un soleil couchant !
« L'une des plus grandes attractions de Prades, c'est l'hôtel January. Mlle J... est la perfection des hôtesses, et je crois qu'elle trouve le bonheur de sa vie dans le bien-être de ses convives. Elle cherche pour eux toutes les délicatesses, et sa sollicitude est toujours éveillée ; le gourmet le plus difficile est obligé d'avouer que tout est parfait.
« La bonne qualité du boeuf à Prades est incontestable ; il se fond dans la bouche comme un bonbon, - tandis qu'à Amélie il est presque toujours coriace.
« Les mots ne sauraient décrire Mlle J... et sa table d'hôte, ses déjeuners et ses diners. La chère demoiselle sert quelquefois ses convives elle-même. Elle tourne autour de la table en tourmentant ses lèvres, vous presse de manger du ton le plus insinuant, et vous dit d'un air irrésistible.
« - N'est-ce pas que c'est délicieux ?
« Et vous vous empressez de répondre :
« - Oui.
« Puis à un autre :
« - Tenez... ceci est très bon... je vous conseille d'en manger.
« Et avant que vous ayez eu le temps de répondre, le morceau tombe dans votre assiette. Quelquefois l'on vous sert des foies de poulets cuits avec des herbes odorantes, de superbes mayonnaises, ou bien quelque chose d'inconnu mais délicat avec un goût d'Ambroise.
« Les prix pour ces sortes de fêtes et les confortables chambres à coucher sont comme ceux d'Amélie très raisonnables. Si Mlle J... pouvait transporter son hôtel par dessus le Canigou et le placer à Palalda, ce lieu serait un petit paradis. » O.T.

Pourquoi Palalda ?


La dernière page du journal contient une publicité  pour des consultations à l'hôtel January les vendredis d'un dentiste américain au nom prédisposé : le docteur John Moeller ! Sans doute valait-il mieux le consulter, lui, plutôt que son concurrent présent à la foire de Prades à cette même époque et qui revendiquait le titre de champion des arracheurs de dent !

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales


Note : Le temps m'a manqué pour faire plus de recherches à propos de ce délicieux hôtel January. Il est en tout cas déjà recommandé par le « Guide to the south of France and to the north of Italy » en 1873. N'hésitez pas à partager des informations en commentaire, si vous en avez !

Source article et publicité :
Le Canigou du 5 juin 1880 [domaine public] via le fonds numérisé de la bibliothèque de Perpignan.
Carte postale : Librairie Venant-Bergès (début 20ème siècle) [domaine public]


Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

lundi 9 mai 2016

Inégalité devant la mort à Perpignan en 1904

Un enterrement qui prend du temps

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église Notre-Dame de la Réal
Un mort pauvre et divorcé éprouve des difficultés à se faire enterrer à Perpignan, ainsi que nous l'indique un article paru dans le journal républicain, anti-clérical et socialiste La Cravache du 24 juillet 1904.
Sa famille essuie d'abord un refus de la part du curé de Notre-Dame de la Réal, ce dernier ne souhaitant pas célébrer de messe pour le défunt, celui-ci ayant été divorcé puis remarié. Cette attitude est encore normale pour l'époque et le journaliste ne manque d'ailleurs pas de préciser que cet incident était prévisible. Cependant, l'incapacité de la famille à régler les frais d'enterrement auprès des Pompes funèbres retarde la cérémonie, et c'est bien l'attitude de ces dernières qui est brocardée dans cet article. La chaleur du mois de juillet aggrave les circonstances et finit par indisposer tout le quartier.

L'égalité devant la mort


Dernièrement, exactement mercredi dernier, mourrait un brave travailleur, nommé Bernadach que telle un coup de massue, une insolation abattait sur la terre qu'il arrosait de sa sueur.
Il fut transporté chez lui et, aussitôt des démarches furent faites, à tort selon nous, auprès de son Eminence, le curé de N.-D. la Réal pour l'inhumation religieuse.
La réponse du corbeau fut typique : « Nous connaissons M. Bernadach ; l'église ne prêtera pas son concours à la cérémonie, parce que le décédé est divorcé et remarié ! »
Disons en passant que ce fut bien fait pour la famille Bernadach ; elle n'avait qu'à ne pas solliciter le concours des flamidiens et cette réponse ne lui aurait pas été faite.
Nous croyons cependant que si Bernadach, au lieu d'être un pauvre hère, eût possédé des millions, le cas ne se serait pas produit, pas plus que n'aurait eu lieu le scandale qui éclata à l'arrivée des Pompes funèbres.
Les employés de cette administration se conduisirent, en la circonstance, comme des goujats.
Ils exigèrent, lorsqu'ils portèrent le cercueil, que le prix en fut réglé immédiatement ; et de crainte que la somme ne leur fut pas remise et pour s'éviter un surcroit de travail, la bière, pendant la transaction, fut laissée au milieu de la rue.
De plus, l'administration des Pompes funèbres, sous le prétexte qu'elle a le droit de réglementer les enterrements d'indigents, ne voulut inhumer le corps de Bernadach que vendredi dernier à 5 heures, soit près de deux jours et demi après le décès.
A l'heure où nous écrivons, nous ne savons si, devant les protestations indignées des voisins qui sont forcés de fuir leurs demeures, le bureau d'hygiène aura exigé de M. Cauvet un prompt enlèvement du corps.
Mais, en tout état de cause, que penser du sans-gêne des Pompes funèbres ?
Même devant la mort, l'égalité n'est qu'un vain mot.


R. S.


N.-B. - Nous apprenons qu'à la suite des démarches faites par les intéressés auprès du bureau d'hygiène et du commissaire de police, les obsèques de Bernadach ont eu lieu jeudi dernier à cinq heures du soir.
Cela ne détruit pourtant pas notre argumentation.


R. S.

Note : le terme de flamidien, utilisé dans cet article pour désigner péjorativement le personnel clérical, fait référence à l'« affaire Flamidien », datant de 1899 et dans laquelle un Frère du même nom et de l’école Notre-Dame de la Treille à Lille fut accusé d'avoir tué un jeune garçon dans un parloir. Relâché faute de preuves, cet épisode fut l'occasion d'une importante campagne de presse anti-cléricale.

Source : La Cravache : Organe républicain, anti-clérical et socialiste de Perpignan du 24 juillet 1904 [domaine public], via Gallica.
Photo : L'église Notre-Dame de la Réal, par Enfo [cc-by-sa], via Wikimedia Commons.


Pour rappel, cet autre article paru dans le même numéro de La Cravache
et qui se moque du maire de Perpignan et de son adjoint, à relire ici.



Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

samedi 30 avril 2016

Vingrau le 4 juin 1815

Changement de maire à Vingrau en 1815

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'école et la mairie à Vingrau

Je poursuis avec la commune de Vingrau mes retranscriptions concernant les archives de la période des Cent-Jours en 1815 dans le département des Pyrénées-Orientales. Nous allons voir qu'à l'instar de la plupart des communes déjà traitées, le maire de Vingrau a dû, lui aussi, laisser sa place à un sujet sans doute plus fidèle à l'Empereur.

Note : la retranscription suit l'orthographe et les lignes du document.

Vingrau

L'an mil huit cent quinze et le quatre
juin dans la commune de Vingrau departement
des Pirénées Orientales, canton de Rivesaltes.



Vieux papiers des Pyrénées-Orientales

Nous Parés maire, et Resungles adjoint,
assemblés dans le lieu ordinaire de nos séances.
En vertu de l'arreté de Monsieur le prefet, en
date du 27 mai dernier, et la lettre de Monsieur
le sous prefet du 27 mai dernier, qui nous ordonne
d'installer Monsieur Louis Resungles maire, et
Michel Chavanette adjoint de la susdite commune
de Vingrau, tout de suite j'ai procedé selon les
formes prescrites par le Decret impérial
du 30 avril dernier, a l'installation de
Louis Resungles, pour maire, et
de Michel Chavanette, pour adjoint, en presence de
nous Parés maire, et Resungles adjoint, sortants,
ont prêté le serment requis par la loi,
d'obeissance aux constitutions de l'empire, et de
fidelité à l'Empereur.
De tout ci dessus avons dressé le present
proces verbal le jour mois et an ci dessus,
et avons signé

[signatures]
Ls Resungles maire
Parés maire
Michel Chavanette adjoint
Resungles adjoint


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Les signatures des maires et adjoints de Vingrau en 1815


Le document ci-dessus nous informe donc qu'en ce 4 juin 1815, le maire en place, Parés, est remplacé par Louis Resungles sur ordre du préfet des Pyrénées-Orientales daté du 27 mai 1815. L'adjoint sortant, Resungles, est lui aussi remplacé par un certain Michel Chavanette, sans que l'on sache vraiment si l'adjoint sortant et le nouveau maire sont la même personne ou non. Le fait d'avoir quatre signatures (les deux maires et les deux adjoints) et non trois pourrait inciter à penser qu'il ne s'agit pas des mêmes personnes, mais la similarité des deux « Resungles » me ferait plutôt pencher pour un même individu. Quoi qu'il en soit, ces signatures prouvent que tous savent au moins signer leur nom et même écrire, au contraire par exemple du maire de Cabestany à la même époque.

Le site Geneanet nous fournit une liste incomplète des maires de Vingrau. On y trouve mentionné un certain François Pares qui aurait été maire de 1806 à 1820. On y trouve aussi un Louis Resungles qui aurait été maire de 1830 à 1831 et quelques mois en 1846, sans que l'on puisse affirmer que ce soit le même que celui de 1815, le nom de Louis Resungles renvoyant notamment à plusieurs habitants différents de Vingrau nés dans les années 1780. On constate enfin que de nombreux Resungles et Chavanette ont été maires de Vingrau tout au long du 19ème siècle et jusqu'au début du 20ème siècle.

Il paraît manifeste que nous sommes encore ici en présence d'un maire oublié, ainsi que nous l'avons déjà vu pour Bouleternère, Laroque-des-Albères ou Catllar, du fait du sans doute très court mandat exercé par Louis Resungles, bref remplaçant de François Parés. Ce dernier a sans doute dû récupérer sa fonction sitôt la monarchie rétablie, courant juillet de la même année.


Source : ADPO, 2M37
Toutes photos : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]


Pour rappel, cet autre article concernant l'incendie de la mairie de Vingrau, à relire ici.


Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

dimanche 20 mars 2016

Fièvre de la cerise à Céret en 1943

La cerise de Céret en temps de guerre

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales

On peut lire dans Le Journal (Paris) du 2 juin 1943 un intéressant article de Louis Walter à propos de la célèbre cerise de Céret, première de la saison en France depuis au moins 1922. L'auteur de l'article s'est attaché à décrire tout le circuit de production, depuis la disposition des arbres, favorable aux voyageurs en train arrivant en gare de Céret, en passant par le tri des cerises effectué par les jeunes Cérétanes, qualifiées de « plus jolies femmes du Roussillon », et jusqu'à leur expédition vers Perpignan et toute la France. Mais en 1943 la guerre n'est pas finie et la population, tributaire des cartes d'alimentation, est aussi rationnée... pour les cerises.



Fièvre à Céret

capitale des cerises

...d'où sont expédiées chaque jour
vingt-cinq mille kilos de fruits
à travers toute la France


CERET, 1er juin.- La récolte des cerises touche à sa fin.Déjà, direz-vous ? C'est que « la » cerise de Céret est la première cerise de France, en date et en saveur. Elle mûrit de bonne heure. Alors que les brumes et les froids de l'hiver finissant ou du printemps qui ne se montre pas encore sévissent à Lyon et au-dessus de la Loire, les dépêches des journalistes perpignanais signalent la récolte des premières cerises de Céret.

Tous les ans, lors des processions de la Semaine Sainte, c'est le grand Christ de bois qui reçoit l'hommage de ces primeurs.

Au printemps, toute la région de Céret, qui porte le doux nom de Vallespir, se couvre de blancheurs. Ce sont les cerisiers qui sont en fleurs. Ils apparaissent dès que vous quittez la station thermale du Boulou et que vous dévalez vers la petite sous-préfecture, à travers les vignobles de Saint-Jean-Pla-de-Corts. Tous les contreforts des montagnes de l'Albère sont blancs. Les toits rouges de Céret tranchent seuls sur cette symphonie virginale dans laquelle se confond même la blanche plazza de toros.

Le long de la voie ferrée, les cerisiers font la haie. Lorsqu'un train circulait sur ces rails aujourd'hui inutiles, les voyageurs pouvaient cueillir des cerises sans quitter leur compartiment. Les cerisiers sont partout. Ils détachent leurs tendres silhouettes sur le lit du Tech, sous l'arche émouvante du Pont du Diable et dans les prés d'herbe grasse et mouillée de la route de Maureillas.

Cette année, la récolte a été inférieure d'un tiers à celle de l'an dernier. Mais, en compensation, la qualité a été supérieure. Toutefois, ne vous alarmez pas : malgré cette diminution, il y a déjà presque un mois que Céret expédie chaque jour vingt cinq mille kilos de cerises.

Cela en représente des échelles dressées sous les arbres et des bras levés pour détacher les bouquets de fruits et des corbeilles pleines portées par des processions de jeunes filles, ces Catalanes de Céret, les plus jolies femmes du Roussillon.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le marché aux cerises de Céret à la fin des années 1920


Dans toutes les rues de Céret, on trie, on classe, on choisit. Les cerises sont en tas d'abord. Puis elle prennent place sous les doigts agiles des Cérétanes, dans des caissettes où elles s'alignent comme des confiseries de luxe, des bonbons rouges si luisants qu'on les dirait caramélisés. Ou bien, on emplit des cageots, des cagettes, des billots, formant, devant les magasins, d'impressionnantes fortifications. Et tout cela part, dans le tumulte des gazogènes, les éternuements des moteurs réticents, l'odeur néfaste du charbon et les grands cris des expéditeurs en chemise à manches courtes et en espadrilles, montant en pleine marche sur les camions sous le grand coup d'un soleil déjà estival.

A Perpignan-Ville, les cerises ont fait quelques apparitions sur le marché. Chacun en aurait voulu. Mais à un kilo de cerises par titulaire de carte d'alimentation, il aurait fallu cent tonnes par jour. Comme les répartiteurs doivent alimenter non seulement Perpignan, mais le reste des départements français, la capitale du Roussillon n'a pas été plus favorisée que Narbonne, Toulouse ou Lyon.

A Céret, le producteur a vendu ses cerises jusqu'au 10 mai à 15 francs le kilo. Du 10 au 15 mai, les cours ont été abaissés à 9 fr. 50. Aujourd'hui, on ne cueille plus que la cerise « Napoléon ». Malgré ce nom prometteur, il ne s'agit que du bigarreau blanc, qui se mélange avec les cerises ordinaires. Le tout est taxé à la production à 5 francs le kilo. Les agriculteurs cérétans, en raison de la modicité de leur récolte, estiment que ces prix n'ont pas été assez rémunérateurs. Ils doivent avoir raison. Mais le consommateur qui a payé, au détail, les cerises à 22 francs, 20 francs et 12 fr. 50 (dans les Pyrénées-Orientales), considère que c'est suffisant (pour lui). C'est une question de point de vue.


Louis Walter

Note sur l'auteur : Louis Walter a été un journaliste de L'Indépendant et effectue donc le reportage pour ce journal parisien. Il semble avoir été prisonnier de guerre en Allemagne (mais rapidement libéré) et reçoit le Prix de l'Académie (1000 francs) en 1944 pour son ouvrage Ceux des Stalags. Derrière les barbelés.

Source : Le Journal (Paris) du 2 juin 1943 (via Gallica) [domaine public]
Info Louis Walter : Ego 39-45
Photo : Bandeau issu du journal [domaine public]
Carte postale : Editions Cim (fin années 20) [domaine public]

Retrouvez ici tous les articles en rapport avec la cerise de Céret.



Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

samedi 27 février 2016

Visite au Pont de la Fou sur l'Agly en 1821

Une curiosité pittoresque pour Melling et Cervini

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Antoine Ignace Melling
Envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling ont partagé leurs impressions dans un ouvrage paru en 1830 (Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises...) et dont je poursuis ici la retranscription. Ainsi que nous l'avons déjà vu, ils sont entrés dans le département des Pyrénées-Orientales, en provenance de Quillan, en se dirigeant d'abord vers Caudiès-de-Fenouillèdes. Ils sont ensuite allés visiter l'ermitage de Saint-Antoine-de-Galamus, qui les a fortement impressionné. Ayant traversé Saint-Paul-de-Fenouillet, ils se dirigent à présent vers le sud en direction du Pont de la Fou (écrit ici Pont de la Fous), et en reviennent un peu déçus, ainsi qu'ils s'en expliquent dans le texte retranscrit ci-dessous.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Saint-Paul-de-Fenouillet et le Pont de la Fou
sur la carte Cassini de 1779

Au retour de l'Ermitage de Saint-Antoine de Galamus nous allâmes visiter le Pont de la Fous sur l'Agly, situé à un petit quart d'heure de distance au sud-ouest de Saint-Paul. Ce pont qui n'est remarquable que par sa situation pittoresque, est à quelque pas d'un massif de rochers sous lesquels s'enfonce une caverne dont l'entrée s'ouvre au-dessus d'un goufre profond et inabordable. On conçoit qu'il puisse être considéré comme une curiosité par ceux des habitants du canton qui n'en étant jamais sortis n'ont pu voir des monuments du même genre dans les autres parties de la chaîne ; mais quant aux voyageurs qui ont parcouru les vallées du centre et de l'ouest des Pyrénées, nous ne les engageons pas à se détourner de leur route pour un objet si peu important, à moins qu'obligés de s'arrêter à Saint-Paul et en attendant les apprêts de leur repas, ils ne veuillent en faire un but de promenade.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Pont de la Fou

Manifestement ce petit pont d'origine romaine ne fait pas le poids par rapport  à tous ceux que nos deux voyageurs ont pu voir à travers les Pyrénées. C'est malgré tout un endroit charmant dont on trouvera la description sur le site de la commune de Saint-Paul-de-Fenouillet ici. Il tire son nom du latin fovea, qui désigne à l'origine une excavation, et dont le sens s'est ensuite élargi pour désigner des gorges ou des gouffres. Le nom de gorges de la Fou que l'on retrouve dans plusieurs endroits du département est donc une parfaite tautologie.

Sources :

  • Texte de 1821 : Rosalis (Bib. num. de Toulouse)
  • Etymologie : Lluís Basseda, Toponymie historique de Catalunya Nord, t. 1, Prades, Revista Terra Nostra,‎ 1990
Photos :

  • Portrait d'Antoine Ignace Melling : Pierre Roch Vigneron vers 1830 (domaine public, via Wikimedia Commons)
  • Carte Cassini de 1779 (domaine public, via le site de l'IGN)
  • Pont de la Fou : © site Saint-Paul-de-Fenouillet


Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

dimanche 7 février 2016

Une famille nombreuse récompensée à Perpignan en 1928

Le prix Cognacq-Jay pour une famille de onze enfants

Les lecteurs de « 66 Petites histoires du Pays Catalan » se souviennent peut-être que j'y mentionnais l'existence du Prix Jean S. Barès récompensant un guide de montagne, père de famille nombreuse et élevant au moins sept enfants à plus de 500 mètres d'altitude. Le bénéficiaire en 1928 en était un habitant de Baillestavy, vivant à 600 mètres d'altitude et père de neuf vaillants enfants, tous nés dans ce même village. Le prix d'une valeur de 2400 francs (1400 euros actuels) avait été attribué au mois d'août.

Quelques mois plus tard de cette même année, nous pouvons lire dans Le Cri catalan du 29 décembre une information concernant un autre prix similaire, mais bien plus conséquent, et bénéficiant cette fois-ci à un habitant de Perpignan, père de onze enfants et vivant dans le quartier Saint-Jacques.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Cri catalan du 29 décembre 1928

Les familles nombreuses

Prix Cognacq-Jay

En attendant que le gouvernement, au lieu de voter des milliards pour préparer la prochaine guerre, vienne en aide aux familles nombreuses autrement qu'en leur offrant des médailles qui ne sont même pas en chocolat - ce qui ferait la joie des gosses - louons les initiatives privées et plus particulièrement la fondation Cognacq-Jay, instituée par des philanthropes qui sortaient du peuple, qui apporte tous les ans un peu de bonheur dans les foyers malheureux.

Un de ces prix de 25 000 francs vient d'être attribué cette année à notre ami Montagne, demeurant Cote-du-Four-Saint-Jacques, 5.

Nul plus que nous ne pouvait se réjouir d'une si bonne nouvelle et nul autre que Montagne ne le méritait mieux. Car notre ami bien que jeune encore est déjà harassé par le travail écrasant qu'il a du s'imposer pour élever sa nombreuse famille.
Cette petite somme lui permettra d'acquérir la modeste maison qu'il habite avec ses onze enfants.

Nous en sommes infiniment heureux pour notre ami Montagne et les siens auxquels nous adressons nos bien cordiales félicitations.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Marie-Louise Jaÿ

Le prix Cognacq-Jay, d'une valeur de 25000 francs (en 1928 équivalent à 15000 euros de nos jours) avait éte institué en 1922 par les fondateurs des grands magasins de La Samaritaine, Ernest Cognacq et Marie-Louise Jaÿ, eux-mêmes sans enfants et, étant tous deux issus de milieux populaires, devenus logiquement philanthropes pour les familles modestes. Il était destiné à des familles d'«  au moins neuf enfants de même lit » et attribué à une famille par département. 1928 est justement l'année de la mort d'Ernest Cognacq, trois ans après son épouse Marie-Louise Jaÿ.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Ernest Cognacq

Source : Journal Le Cri Catalan du 29 décembre 1928, via le fonds numérisé de la Bibliothèque de Perpignan [domaine public]
Illustrations :
* Bandeau du Cri catalan du 29 décembre 1928 [domaine public]
* Photos d'Ernest Cognacq et de Marie-Louis Jaÿ : Auteurs inconnus, fin XIXème siècle [domaine public]

Pour rappel, toutes les histoires concernant Perpignan sont à relire ici.

Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner en bas à droite de cette page dans la section Membres.

dimanche 31 janvier 2016

Promenades scolaires pour les enfants de Caixas en 1882

Caixas, une commune jugée arriérée mais en progrès

On peut lire dans le Bulletin de l’enseignement primaire du département des Pyrénées-Orientales du mois de mars 1882 un rapport de l'inspecteur primaire auprès de l'inspecteur académique à propos de l'école de Caixas, petite commune des Aspres peuplée à l'époque d'un peu plus de 300 habitants (pour seulement 137 en 2013).



Les mots sont à la fois sévères, puisque notre inspecteur ne se prive pas de traiter la population de Caixas de « plus arriérée de l'arrondissement », mais en même temps plein d'espoirs du fait des progrès que ne manqueront pas de faire les enfants de la commune grâce au zèle sans limite de leur instituteur, que l'on imagine sans peine en digne représentant de ceux que l'on appellera un peu plus tard les « hussards noirs de la République ». Et en prime, celui-ci innove : il est en effet le premier instituteur du département à organiser des promenades scolaires. Il s'agit bien sûr, nous dit-on, d'apprendre à ces rustres enfants de paysans à enfin voir et comprendre le monde qui les entoure, dont ils ignoraient tout jusque là.


Monsieur l'Inspecteur, 

J'ai l'honneur de vous transmettre, et je suis sûr que vous lirez avec intérêt le rapport ci-joint de M. Bataille, instituteur à Caixas.

Il y a trois ans, Caixas passait, non sans raison, pour la commune la plus arriérée de l'arrondissement. Située en montagne, et composée d'habitations éparses, elle semblait, cette pauvre commune, devoir rester longtemps réfractaire au progrès. Grâce au zèle intelligent d'un jeune et modeste instituteur, elle a aujourd'hui une excellente école, une bonne bibliothèque et l'honneur de voir la première, s'organiser les promenades scolaires.

Ce que M. Bataille obtient à Caixas, ses collègues peuvent l'obtenir partout ailleurs, plus facilement que lui, pourvu qu'ils le veuillent. J'espère que l'exemple du jeune instituteur sera bientôt généralement suivi. J'espère que bientôt chaque école aura sa bibliothèque et aussi que bon nombre d'instituteurs auront organisé ces promenades scolaires du jeudi, si chères aux enfants, si fructueuses pour leur cœur et leur intelligence, quand elles sont bien dirigées.

Apprendre aux fils de laboureurs à voir la campagne, à en sentir le charme, à en comprendre la merveilleuse harmonie, c'est leur rendre un inappréciable service, plus grand peut-être que celui de leur apprendre à lire dans les livres des hommes. Et cela s'apprend, sans qu'il y paraisse, dans les promenades scolaires, conduites par un maître intelligent et dévoué. Je le sais par expérience ; je l'ai vu dans un pauvre arrondissement des Alpes. Les instituteurs du superbe Roussillon, sauront, comme M. Bataille, se mettre au niveau et même au-dessus de leurs collègues de l'Est.

Veuillez agréer, M. l'Inspecteur, l'hommage de mon respectueux dévouement.

L'inspecteur primaire,
S. Boiron

Perpignan, le 19 mars 1882.

Note : Il n'y a plus de nos jours d'école à Caixas et en 2015-2016 les douze écoliers originaires de cette commune sont inscrits dans les écoles de Llauro et Tordères. Sans doute font-ils encore des promenades !

Sources :
* Bulletin de l’enseignement primaire du département des Pyrénées-Orientales du mois de mars 1882 [domaine public] (via le fonds numérisé de la Bibliothèque municipale de Perpignan)
* Site internet de la commune de Tordères, section Ecoles.


Un autre article sur Caixas est à relire ici.

Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner en bas à droite de cette page dans la section Membres.