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mercredi 31 août 2016

Inauguration de la statue d'Arago à Estagel en 1865

Hommage impérial à un républicain


De tous les membres de la famille Arago, François, né à Estagel en 1786, est sans conteste le plus célèbre. Physicien et astronome élu membre de l'Académie des Sciences à seulement 23 ans, puis entré en politique sur le tard pour, excusez du peu, être élu député, devenir ministre puis chef de l'Etat français de facto en 1848 durant la brève Seconde République, François Arago restera toute sa vie un républicain convaincu qui refusera toujours de prêter le serment de fidélité à Louis-Napoléon Bonaparte puis, plus tard, à l'Empereur. Son prestige immense et sa santé déclinante firent qu'il ne fut jamais inquiété, selon la volonté de Napoléon III lui-même, semble-t-il. Mort en 1853, il reste une référence pour beaucoup encore durant plusieurs décennies.

C'est donc logiquement qu'il est décidé, à l'initiative du député des Pyrénées-Orientales et homme d'affaires très fortuné Isaac Pereire et du sénateur et polytechnicien Michel Chevalier, de lui rendre hommage par une statue. Inaugurée à Estagel le 31 août 1865, elle est l'oeuvre du sculpteur Alexandre Oliva (1823-1890), et sera malheureusement fondue par les Allemands en 1942, avant d'être remplacée en 1957 par une autre, réalisée cette fois-ci par le sculpteur Marcel Homs et inaugurée également un 31 août.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La statue d'Arago par Oliva à Estagel

Mais revenons en 1865. Le Journal des Pyrénées-Orientales, dans son numéro du 1er septembre, nous narre le déroulement de l'inauguration de cette fameuse statue.

Inauguration de la statue de François ARAGO.


Une solennité imposante avait réuni, hier, 31 août, une affluence inusitée, dans la commune d'Estagel. Il s'agissait de l'inauguration de la statue élevée à la mémoire de notre illustre compatriote François Arago.

La présence de hauts dignitaires de l'Etat et des sommités des sciences et des lettres, ajoutait à l'éclat de cette fête de la reconnaissance publique envers l'illustre savant dont le monde entier déplore la perte.


A côté de M. I. Pereire, on remarquait sur l'estrade d'honneur, MM. le général de division baron Renault, Michel Chevalier, sénateurs ; MM. J. Bertrand, Claire Deville, Claude Bernard et Duhamel, membres de l'Institut ; M. Niol, général commandant la 11e division militaire, M. de St-Pierre, préfet du département, M. le général Cambriels, commandant la subdivision des Pyrénées-Orientales, MM. les membres du Conseil de Préfecture, des membres du Conseil général du département,
MM. les membres de la Commision du monument, M. Passama, maire de Perpignan, M. Tournal, adjoint, le Conseil municipal de Perpignan, les autorités locales d'Estagel, plusieurs fonctionnaires du département, et enfin, les représentants de la presse Parisienne.


Les populations accourues des communes du département, stationnaient sur la place qui, en ce moment, offrait le coup-d'oeil le plus ravissant.


Huit arc-de-triomphes d'un goût parfait avaient été dressés sur la place et dans les rues de la commune et portaient des inscriptions à l'Empereur, à l'Impératrice, au Prince Impérial, à François Arago et à M. I. Pereire. Toutes les fenêtres étaient pavoisées et garnies de fleurs.


A midi, des détonations annoncèrent l'arrivée des invités. M. le maire, son adjoint et le Conseil municipal d'Estagel ont été les recevoir, et sont entrés à Estagel, précédés de la musique du 2e régiment de ligne et des orphéons. Le cortège a pris place sur l'estrade d'honneur qui entourait le monument.


Les orphéons réunis ont exécuté avec une rare perfection une cantate à François Arago, dont les paroles sont dues à M. Blanc et la musique à M. Baille.


Dans ce moment, une détonation s'est fait entendre et le voile qui cachait la statue a été enlevé ; des cris de
Vive Arago ! ont éclaté de toutes parts. Cette oeuvre magnifique est due à notre compatriote M. Oliva, l'un des statuaires les plus distingués, présent à la cérémonie.

Quand le silence a pu être rétabli, M. I. Pereire, député des Pyrénées-Orientales, M. J. Bertrand, membre de l'Institut, et M. Michel Chevalier, sénateur, ont pris successivement la parole. Les éloquents discours qui ont été prononcés et que nous regrettons de ne pouvoir publier aujourd'hui, ont trouvé l'écho dans tous les coeurs Roussillonnais et ont provoqué des applaudissements unanimes.


La cérémonie terminée, plus de 160 convives ont pris place au banquet offert par M. I. Pereire. Pendant ce temps, la musique du 2e de ligne a joué les morceaux les plus variés de son répertoire. des toasts, que nous regrettons aussi de ne pouvoir reproduire aujourd'hui, ont été portés.
Cette belle journée, pendant laquelle l'ordre le plus parfait n'a cessé de régner, s'est terminée par des illuminations.


On remarquait à Estagel des dessinateurs et des photographes de Paris et de Perpignan.
Nous avons à regretter que le programme de la grande journée d'Estagel ne nous ait point été communiqué, afin de donner d'avance à cette fête nationale la publicité du journal. - J.-B. Rodange.


Dans les numéros suivants, le même journal publie in extenso le discours de M. Isaac Pereire, qui dresse le portrait du personnage et résume ses carrières scientifique et politique. On trouve aussi le résumé du toast porté par M. le général, sénateur baron Renault, président du Conseil général, qui se conclue ainsi :
Messieurs buvons :
A l'Empereur,
A l'Impératrice,
Au Prince Impérial.


Toutes les allocutions prononcées ce jour-là ne manquèrent d'ailleurs pas de comporter quelques passages à la gloire de l'Empereur, fait assez ironique connaissant les opinions politiques de François Arago.

Pour les courageux, le site Gallica permet de lire en ligne le discours complet de M. Isaac Pereire (24 pages), ainsi que, édités par l'Académie des Sciences, les discours de Michel Chevalier et Joseph Bertrand (43 pages en tout).

Enfin, on apprend dans le numéro du 5 septembre que la journée s'est terminée par un accident sur la route de Cases-de-Pène.

La fin de la journée de l'inauguration de la statue de François Arago a été attristée par un malheureux événement qui a vivement impressionné la population. Une voiture, dans laquelle se trouvaient plusieurs personnes qui avaient pris part à la cérémonie, a versé sur la grand-route, à peu de distance de Cases-de-Pène.
M. Saléla, avocat à Prades, a eu le bras fracturé. Les autres personnes n'ont eu que de légères contusions.
Nous sommes heureux d'apprendre que l'état de M. Saléla est aussi bien que possible. J.-B. Rodange


Le numéro du 8 septembre nous précise que M. Saléla, accidenté, était justement  en charge du toast en l'honneur du sculpteur Alexandre Oliva.

Sources :
* Journal des Pyrénées-Orientales du 1er, du 5  et du 8 septembre 1865 [domaine public], via le fonds numérisé de la Bibliothèque de Perpignan.
* Notice de la statue sur la base Mistral.
Photo : Carte postale anonyme [domaine public]

Pour rappel, les autres articles de ce blog sur la famille Arago sont à relire ici.



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dimanche 26 juillet 2015

Joseph Arago prisonnier au Mexique en 1858

Injustement accusé de trahison et condamné à la hâte

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Benito Juárez
Joseph Arago, né à Estagel le 2 juin 1796, est le neuvième des onze enfants de Marie et François Arago et l'avant-dernier des six frères, tous devenus célèbres pour des raisons diverses et dont le plus connu est bien sûr François. Son frère aîné Jean (1788-1836), militaire de carrière, se fait un nom au Mexique, où il deviendra général, dans le camp des révolutionnaires. Joseph l'y rejoint en 1827 et intègre l'armée mexicaine au grade de lieutenant, allant jusqu'au grade de colonel. Le Journal des débats politiques et littéraires du 25 août 1858 nous informe que Joseph Arago, renommé localement José, traverse une très mauvaise passe.

Ces jours-ci, le bruit a couru à Mexico que M. Joseph Arago, prisonnier au fort de Saint-Jean-d'Ulloa, à Vera-Cruz, allait être fusillé par ordre du gouvernement puro. Vous savez sans doute que M. Joseph Arago, depuis longtemps au service du Mexique, commandait le fort du Coffre du Perote en qualité de colonel, forteresse qu'il avait conservée au parti révolutionnaire. Mais par une belle nuit, il se vit tout à coup arrêté sous l'accusation ou plutôt sous le soupçon d'avoir voulu rendre le fort au gouvernement suprême, puis emmené prisonnier à Vera-Cruz. Au bruit de sa mort prochaine, des amis se sont empressés de faire des démarches pour éviter cette terrible extrémité. Mais réussiront-ils, ou plutôt arriveront-ils à temps ?

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le fort de Perote


On l'aura compris, la situation au Mexique est à ce moment-là assez compliquée. Il y a alors deux présidents du Mexique : Benito Juárez (libéral, partisan des réformes, à Veracruz) et Félix María Zuloaga (conservateur, à Mexico). La guerre civile entre ces deux camps a lieu de 1857 à 1861 et est connue sous le nom de la Guerre de Réforme. Soutenu par les Etats-Unis d'Amérique, le camp libéral sortira vainqueur de cet épisode. Le colonel José Arago, bien connu et respecté du camp de Juárez est à l'époque un homme malade, souffrant comme plusieurs autres de ses frères et  sœurs de diabète et d'un début de cécité. Il ne combat donc plus sur le terrain et le poste de commandement du fort de Perote (près de Veracruz) qu'il a reçu en 1852 lui permet de ne pas rester dans le dénuement. José Arago est dans l'épisode cité accusé d'avoir voulu rendre ce fort au gouvernement de Zuloaga. Peut-être quelqu'un lui en voulait-il, toujours est-il qu'il échappe au peloton d'exécution et reprend son poste. Il meurt peu après, du fait de sa santé fragile, le 19 septembre 1860 à Tacubaya, près de Mexico. Son fils aîné José Tiburcio Arago obtient une pension du gouvernement en remerciement des services de son père et a eu une nombreuse descendance qui fait que le nom d'Arago existe encore aujourd'hui au Mexique.

Note : Je n'ai pas trouvé de portrait de Joseph Arago.

Sources :
Article :  Journal des débats politiques et littéraires du 25 août 1858, via Gallica (cf. lien), domaine public.
Infos Mexique : Wikipédia.
Infos supplémentaires sur les Arago : 
Nouveau Dictionnaire de Biographies Roussillonnaises 1789-2011, vol. 1 Pouvoirs et société, t. 1 (A-L), Perpignan, Publications de l'olivier,‎
Photos:
* Benito Juárez : auteur inconnu, via WikiCommons, domaine public.
* Fort de Perote : José Francisco Valle del Mojica, via WikiCommons, CC-BY 2.0

Pour rappel, un article sur un autre frère Arago, Jacques, à relire ici.




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mardi 17 mars 2015

Le voyage sans A de Jacques Arago

Jacques Arago (1790-1854) est l'un des frères Arago (avec François, mais aussi Jean et Étienne), connu en son temps à la fois comme auteur dramatique et explorateur. Après ses voyages de jeunesse effectués autour de la Méditerranée, il embarque en 1817 comme dessinateur pour un tour du monde à bord de l'Uranie. De retour en 1820 après moult péripéties, il en tire un ouvrage au succès considérable et intitulé d'abord Promenade autour du monde puis Voyage autour du monde fait par ordre du Roi sur les corvettes de S. M. l'Uranie et la Physicienne. Profitant de cette popularité, Jacques Arago fait paraître tout au long de sa vie de multiples versions de cet ouvrage avec des titres divers, dont une des plus célèbres est Souvenirs d'un aveugle, du fait de la cécité dont il souffre à partir de 1837, ne l'empêchant nullement cependant de continuer à voyager à travers le monde, de la Californie à la Nouvelle-Calédonie et encore au Brésil.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Jacques Arago (vers 1839)

La version qui nous intéresse serait née de la conversation d'une demoiselle voisine de table d'Arago dans un dîner mondain et le mettant au défi de refaire le récit de ses souvenirs de voyage, mais sans la lettre A. Défi que s'empresse de relever l'auteur dans un texte écrit en huit jours, de quelques pages seulement toutefois, et paru en  1853 sous le titre Voyage autour du monde, sans la lettre A. Il s'agit donc d'un lipogramme, un texte à qui il manque une lettre. Ce procédé stylistique existe depuis l'antiquité et trouvera plus tard son plus grand succès avec La Disparition (1969) de Georges Perec.

L'ouvrage de Jacques Arago est logiquement adressé à la dite demoiselle, laquelle lui répondra elle-même par une lettre sensée (sans C). Les premières lignes de l'ouvrage rappellent l'origine du défi :

Chère bonne, vous êtes bien impérieuse, bien despote, comment voulez-vous qu'une plume docile inscrive ici, sur votre ordre, un récit fidèle des vicissitudes de nos courses, puisque je dois subir le frein qui m'est si cruellement imposé ? Que désire le coursier numide ? Les brumeux horizons, les steppes et le désert : prêtez-moi donc plus de liberté, si vous voulez que je n'oublie rien des périlleuses difficultés de cette route si longue et si rude qu'on nous prescrit de sillonner.

Voyons a présent quelques brefs extraits du récit lui-même. Ceux-ci ne sont qu'une incitation à lire la version intégrale, disponible sur  mediterranees.net, effort qui mérite d'être fait pour l'originalité du texte et, ce, d'autant que le récit lui-même est assez court.

Jacques Arago rappelle dans les premiers paragraphes ses origines et sa cécité. Le bourg pyrénéen de sa naissance est Estagel, patrie roussillonnaise de l'ensemble de la famille Arago.

Et puisqu'il est ici question de requin... Un jour, lorsque mollement étendu sur quelque dune silencieuse, vous verrez sur le flot moutonneux poindre le dos brun et lisse d'un de ces hideux écumeurs de mer, inclinez-vous, priez et dites-vous tristement : c'est le cercueil d'un fou qui n'eût point dû quitter son bourg pyrénéen, lui qui, depuis quinze hivers, ne voit plus ni le soleil ni un sourire de frère.

L'expédition passe tout d'abord par les Canaries.

Ténériffe est une île sortie des flots depuis bien des siècles ; elle est célèbre et semble fière de son superbe pic, cône terrible sur le sommet duquel vous voyez en même temps l'hiver et ses neiges, de fougueuses colonnes de fumée et de feux qui engloutiront un jour les villes, les bourgs et les riches vignobles dont s'enorgueillissent les citoyens les moins cosmopolites du monde et les brunes fillettes de Ste-Croix que je vous défie bien d'éviter, si vous étudiez leur prunelle noire, si vous écoutez le soir, vers le crépuscule, leur musique monotone et endormie.

Puis viennent le Brésil et l'Uruguay.

Oh ! oh ! que nous disent les lunettes ? Que nous dit le point ? Que le deuxième tropique nous domine, le voici : Rio et le Brésil sont sur notre droite ; plus loin, le fleuve immense où Montevideo dresse ses clochers pointus, ses églises splendides, ses rues si droites, et nous présente son port si peu protecteur de nos intérêts et de notre gloire.

Après le cap Horn, viennent les îles Chiloé au large du Chili.

Voici les Chiloé ; courez vite. Les flots tourbillonnent trop violents sur les rochers d'huîtres qui emprisonnent ce groupe d'îles où pèsent d'immenses forêts, éternelle fortune des indolents citoyens du Chili, leurs voisins.

Après le Pérou, la traversée de l'océan Pacifique et ses îles, c'est l'Indonésie, à travers l'archipel des Moluques puis Bornéo.

Voici Bornéo, cette île mystérieuse, immense comme un continent, qui réveille tous nos souvenirs historiques. Comment y pénétrer, comment fouiller ces éternelles solitudes que le tonnerre seul visite, que les plus intrépides n'osent point interroger, et dont les typhons éloignent les corvettes et les bricks les mieux construits pour les courses périlleuses ?

Ce sont ensuite les Célèbes, les Fidji, les îles Marquises puis Tahiti dont il ne peut écrire le nom :
(...) on voit bientôt poindre cette île fortunée, que Cook découvrit, qu'on nomme encore nouvelle Cythère (...)
Notons que Cook n'est ni le découvreur de l'île ni l'auteur du nom, mais sans doute le seul dont Arago puisse écrire le nom, les explorateurs Wallis et Bougainville étant proscrits dans ce lipogramme.

J'invite les lecteurs de cet article à se reporter au texte intégral pour y découvrir toutes les étapes de ce fabuleux voyage. Voyons pour finir la déclaration d'amour de Jacques Arago pour le Brésil, pays où il s'est rendu plusieurs fois et où il souhaite être enterré.

On ne quitte plus le Brésil, si l'on s'est promené une fois sous les dômes de verdure qui protègent le sol contre les flèches rigides d'un soleil de plomb. (...) Vive le Brésil où je veux qu'on me creuse une tombe !

Le lieu est choisi pour mon repos éternel, tout près du couvent de Ste-Thérèse où rossignolent de jeunes vierges dont le coeur vibre, moins pour Dieu qu'elles ne voient point, que pour les hommes dont elles étudient les silhouettes promeneuses sur les murs du cloître béni !

Soyez hors d'inquiétude ; mon front est découronné, mes pieds n'ont plus de vigueur, et vous ne devez rien redouter de moi qui, pour vous obéir, ne puis même signer mon nom que comme je l'inscris ici.

J.CQUES .R.GO.

Jacques Arago retourne au Brésil en 1854 espérant y obtenir la direction du théâtre impérial de San Pedro et y meurt le 27 novembre de la même année, permettant à son voeu d'être exaucé.

Sources :
Texte : mediterranees.net
Eléments biographiques :
* Jean Capeille, « Arago (Jacques) », dans Dictionnaire de biographies roussillonnaises, Perpignan,‎ 1914
* François Sarda, Les Arago : François et les autres, Tallandier,‎ 2002
Image :
Portrait de Jacques Arago : Alexandre-Vincent Sixdeniers (1795-1846) via Wikimedia Commons, domaine public


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