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vendredi 31 mars 2017

Voleurs de poules à Réal en 1883

En 1883, la petite commune rurale de Réal, située en Capcir et dans la haute vallée de l'Aude, est encore peuplée  d'un peu plus de 250 habitants (contre 64 déclarés en 2014). On peut lire dans Le Progrès : journal de l'arrondissement de Prades du 17 février 1883 le compte-rendu d'un procès tenu au tribunal de Prades le 15 février 1883.

Il ne s'agit que d'une banale affaire de voleurs de poules (ou plutôt d'apprentis voleurs n'étant pas arrivés à leurs fins), mais le récit qui en est fait par le journaliste, outre le fait d'être assez divertissant, révèle aussi maints aspects des habitants de la région à l'époque, vivant pauvrement, sans doute assez peu éduqués et au français parfois approximatif, ce dernier point étant un handicap certain face à l'autorité d'un juge de la République. Malgré tout le tribunal, peut-être las de devoir juger ce genre de peccadilles, se révèle ici relativement clément avec les prévenus, dont c'était par ailleurs le premier écart à la loi.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Vue de Réal depuis l'ouest


Tribunal correctionel de Prades
Audience du 15 février 1883
Présidence de M. Morin
Ministère public : M. Ricateau, Substitut.

Excès de gourmandise .- Nous ne trouvons pas d'autre qualificatif pour dénommer l'aventure de deux jeunes gens gourmands de Réal, Michel B. et Barthélémy D.
Le 15 novembre dernier, on ne sait quel démon les poussait à convoiter les poules de la femme R. Quelque projet de festin, sans doute, quelque envie de déguster des volailles bien à point, surtout à bon marché ?
Toujours est-il que le soir de ce jour néfaste - on verra pourquoi - nos jeunes gens eurent deux mouvements, un bon et un mauvais. Le bon les amena chez la femme R. pour lui demander de leur vendre de la volaille. C'était à 9 heures du soir. Sur le refus de celle-ci, ils se retirèrent sans insister autrement.
Le mauvais mouvement, fut celui qui les amena une seconde fois chez la propriétaire des poules, cette fois avec l'intention de lui prendre de force ce qu'elle ne voulait pas vendre de gré.
Seulement, un garçon de 15 ans, domestique de la femme R., entendant du bruit dans l'écurie où couchaient les poules, agita une branche pour faire fuir les maraudeurs. En effet, nos larrons s'enfuirent sans consommer le larcin.
Lorsque le parquet eut vent de cette tentative de vol, Michel B., le seul reconnu sur l'heure, avoua et déclara que son complice était Barthélémy D.
Celui-ci comparaît seul à l'audience, Michel B. fait défaut.
La femme R. raconte qu'on lui demanda ce soir-là de vendre des poules, mais qu'elle s'y refusa.
Le président.- Vous avez en tout d'abord une bonne idée. Mais vous les avez poussés au vol par votre résistance. Ce n'est pas une raison évidemment, et ce n'est pas de votre faute ; mais c'est ce qui leur a inspiré cette mauvaise action. Saviez-vous pourquoi ils ont voulu vous voler des poules ?
Est-ce pour un repas, pour une fête ?
Le témoin.- Je ne sais pas...
Le président.- Les prévenus ont-ils une mauvaise réputation ?
Le témoin.- Oh ! non.
Le maire de Réal, témoin aussi, commence par déclarer qu'il ne sait pas grand'chose.
Le président.- Bien, ce sera plus vite dit, alors... La moralité des prévenus est-elle bonne ?
Le témoin.- Mais oui...
Le président.- Comment se fait-il que Michel B. ne soit pas venu à l'audience ?
Le témoi.- Ah ! vous savez, il a parti, il se gagne sa vie ; il pensait que ça serait rien. Voyez-vous, dans mon idée, je ne crois pas qu'ils sont allés là pour voler par exprés. Je ne crois pas qu'on ai pris, comme on dit, le bien d'autrui...
Le président.- Ah ! vous ne le croyez pas, vous !... Si on vous prenait des poules à vous, on vous les volerait, n'est-ce pas ?
Le témoin.- Mais certainement.
Le président.- Eh bien, alors, c'est ce qui s'appelle prendre le bien d'autrui.
Le domestique de la femme R. raconte qu'il a vu les deux individus s'introduire dans al galliner. L'un deux frotta des allumettes pour s'éclairer. Saisissant une branche et l'agitant, il réussit à leur faire prendre la fuite : - J'ai touché la branque, il se sont enfouis.
J'ai bien reconnu Michel B., l'autre non.
Le prévenu Barthélémy D. est tailleur d'habits à Réal. Il dit qu'il n'est pas allé le moins du monde chez la femme R.
Le président.- Vous aimez les poules, il paraît ? Ce n'est certes, pas défendu ; mais il faut payer celles dont on a envie...
Le prévenu.- Je n'y suis pas allé.
Le président.- Michel B. a été entendu par le juge d'instruction. Il a déclaré qu'il était coupable, et il a avoué que vous étiez son complice. Cela est d'autant plus croyable, que le domestique de la femme R. a vu deux larrons et non un. Il n'a pas intérêt à dire que c'est vous.
Le prévenu.- Je n'y étais pas. Je suis resté ailleurs avec un camarade. Puis je suis allé au café. J'en suis sorti à 9 heures.
Le président.- Mais la tentative de vol n'a été commise qu'à dix heures ! Le maire a déclaré, tout à l'heure, qu'il vous avait perdu de vue à 9 heures, en effet. D'ailleurs, vous avez été confronté devant le juge d'instruction avec Michel B. qui a soutenu énergiquement que vous étiez son complice. (S'adressant à la femme R.) Votre domestique vous a dit sur le moment, qu'il avait reconnu les deux ?
Le témoin.- Oui, il me l'a dit.
Le président au domestique.- Tout à l'heure, vous avez dit que vous n'aviez reconnu que Michel B. ; vous avez cependant dit le contraire à votre maîtresse ?
Le domestique baissant les yeux.- Je l'ai dit, mais ce n'était pas vrai...
Le président.- C'est bien. Le Tribunal appréciera.
Michel B. et Barthélémy D. sont condamnés chacun à 10 francs d'amende.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Envie d'une poule ?


Dans la même séance du tribunal de Prades, le journaliste rapporte également le procès du garde-champêtre de Tarerach, lui-même, pris en flagrant délit de chasse hors période autorisée ! Devant les témoignages contradictoires des habitants du village (dont l'adjoint au maire) et des gendarmes, le président du tribunal décide de se déclarer incompétent et le procès est renvoyé vers Montpellier.

Source : Le Progrès : journal de l'arrondissement de Prades du 17 février 1883 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photo de Réal : Jack Ma [cc-by-sa] via Wikimedia Commons
Poule de l'Ampourdan (Gallina empordanesa) : Consell Comarcal del Baix Empordà [cc-by-sa] via Wikimedia Commons



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dimanche 8 janvier 2017

Un pèlerinage efficace en 1883

De l'importance de respecter le rituel


Une fois n'est pas coutume, le présent article va sortir des limites strictes du département des Pyrénées-Orientales, puisqu'il concerne un lieu situé juste de l'autre côté de la frontière, dans la province de Gérone. Mais les protagonistes de l'histoire retranscrite ci-dessous sont bien deux perpignanaises, en voyage d'un pays catalan à un autre, nous évitant ainsi le hors-sujet.

Le journal de Perpignan Al Galliner, dans son numéro du 1er avril 1883, consacre un article au sanctuaire de Notre-Dame de Nuria (Mare de Déu de Núria), ancien ermitage qui fait l'objet d'un pèlerinage depuis plusieurs siècles, notamment pour lutter contre l'infertilité.

Situé dans une vallée assez reculée, au nord du village de Queralbs en Catalogne , et au sud-est de Font-Romeu, son accès est difficile en provenance du versant français des Pyrénées, en traversant la montagne par Saillagouse ou Eyne par exemple, et doit se faire à pied. De l'autre côté de la frontière, le meilleur moyen depuis 1931 est de prendre le train à Queralbs. Celui-ci se rend jusqu'au pied de la vallée avec une ligne de chemin de fer classique qui devient ensuite à crémaillère pour pouvoir monter directement jusqu'au sanctuaire, où l'on trouve aussi de nos jours un hôtel.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Notre-Dame de Nuria en hiver


L'article d'Al Galliner commence par nous faire une présentation du site et de son accès depuis Font-Romeu. Puis, le ton devient plus comique s'agissant du récit de nos deux perpignanaises parties en pèlerinage en ce lieu. Le dénouement est surprenant, quoiqu'un peu prévisible, et l'on pourrait penser que le journaliste a inventé cette petite histoire pour les besoins de son article...


Un vœu exaucé

Beaucoup de Roussillonnais connaissent l'ermitage de Font Romeu situé en face Mont-Louis, sur ce bloc de montagnes qui servent de limites naturelles entre la France et l'Espagne. Peu pourtant se sont hasardés à pousser plus loin et les fatigues d'un parcours considérable fait à pied ou à dos d'âne ont fait reculer beaucoup de touristes qui auraient pourtant désiré se rendre à N.-D. de Nuria.
Perché sur une colline du versant occidental des Pyrénées on n'y arrive qu'après avoir parcouru plusieurs forêts impénétrables et avoir successivement gravi plusieurs sentiers qui, sans la moindre exagération, pourraient être comparés au chemin du Paradis.
Mais aussi je vous assure qu'à votre arrivée au lieu de votre pèlerinage, une riche compensation vous dédommage de vos fatigues.
Je ne décrirai pas l'ermitage en lui-même qui, à part son côté pittoresque, n'a rien d'extraordinaire, mais je ne puis m'empêcher de vous parler du panorama dont on jouit de ce point : à vos pieds les profonds ravins surplombés par des rochers énormes couverts ça et là de quelques bouquets d'arbustes sauvages, au fond desquels une eau écumeuse et bouillonnante, se perd à travers les rochers, dont est pavé le lit et parfois se précipite en cascades d'une hauteur prodigieuse.
Un peu plus loin s'étendent d'immenses prairies naturelles se détachant par le vert clair de leur teinte sur le sombre feuillage des forêts de pins ; et comme fond, à tout ce tableau, l'immensité de la plaine catalane et de l'azur de ce beau ciel espagnol.



Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église de Notre-Dame de Nuria

Ce que j'oubliais de dire, c'est que N.-D. de Nuria entr'autres dons, grâces et pouvoirs dont elle dispose peut selon la légende faire disparaître la stérilité. C'est pourquoi beaucoup de jeunes femmes poussées par le désir d'être mères n'hésitent pas à entreprendre cet important pèlerinage ; il est même d'usage d'offrir un ex-voto à la chapelle, de fourrer sa tête dans une immense marmite en même temps que la main agitant une corde fait sonner une cloche placée au-dessus.
La légende prétend que la Vierge vous accorde autant d'enfants que la cloche produit de tintements.
C'est ce motif qui avait engagé deux dames de notre ville, d'aller à N.-D. de Nuria ; belle-mère et belle-fille qui vivaient en parfaite harmonie, chose extraordinaire, mais auxquelles il manquait un beau bébé pour être au comble de leur bonheur ; cette intention fut communiquée au mari qui quoique un peu sceptique ne fit aucune opposition.
Dans un élan de générosité, égalant son désir de posséder un fils, la belle-fille promit de sacrifier à la Vierge sa parure de fiancée, écrin d'une grande valeur.
L'époque fixée pour le pèlerinage arriva et tout fut disposé pour le départ ; les effets d'hiver furent bourrés dans une malle et enfin on alla prendre la parure qui devait faire exaucer, avec leurs prières, le vœu des deux pèlerines.
On l'examina encore et la fille avait déjà fermé l'écrin, avec un soupir de regret quand la belle-mère le lui reprit lui disant qu'il était vraiment dommage de sacrifier cette parure à laquelle elle tenait tant. J'ai encore dit-elle une parure de noce, nous pourrons la substituer à la tienne et je crois que notre vœu sera tout de même accompli.
Comme on le comprend bien cette combinaison fut bien accueillie de la belle-fille qui du reste comme toutes les femmes, tenait beaucoup à ses bijoux et qui ne se séparait pas de ceux qui lui étaient le plus agréables sans beaucoup de regrets.
Le voyage s'effectua heureusement, on arriva sans encombre à l'ermitage, et après un séjour d'un jour pendant lequel on fourra la tête dans la marmite légendaire, on revint à Perpignan le cœur plein d'espoir et l'âme ravie par le panorama qui avait défilé sous leurs yeux pendant le parcours.
Quelques mois après, leurs vœux furent pleinement exaucés, quand je dis pleinement ce n'est pas tout à fait le mot, car un bébé était attendu ; mais comme la belle-mère avait fait le sacrifice de sa parure, ce fut elle qui eut les profits de la situation en donnant à la famille un superbe poupon.

R. R.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La marmite et la cloche


Post-scriptum
Je me suis moi-même rendu dans ce sanctuaire en janvier 2015, en tant que simple touriste, pour m'y retrouver coincé dans l'hôtel à cause d'une tempête de neige. Malgré un cadre magnifique, je dois confesser que l''ambiance y était alors tout à fait digne de celle que l'on retrouve dans le film Shining. Il ne manquait que Jack Nicholson... et une fois le calme revenu je me suis donc dépêché de revenir à la civilisation. Sans doute devrais-je tenter d'y revenir un jour à la belle saison.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Ambiance Shining dans l'hôtel de Nuria...


Source : Al Galliner du 1er avril 1883 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photos : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]



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lundi 16 février 2015

Un gendarme distingué à Sahorre en 1883

Le Moniteur de la gendarmerie du 5 août 1883 nous donne comme chaque semaine en son temps la liste des gendarmes médaillés ou cités pour des raisons diverses. Parmi ceux-ci on trouve à cette date un gendarme de Sahorre, en Conflent, distingué pour sa rigueur morale. Sahorre est à l'époque au maximum de sa population avec 826 habitants recensés en 1881 (pour 364 en 2012). Il n'y a plus de brigade de gendarmerie de nos jours à Sahorre, la plus proche étant à Vernet-les-Bains.

Citations
16e Légion bis

Cortie, gendarme à Sahorre (Pyrénées-Orientales). Le 13 octobre, mis à l'ordre de la Légion pour avoir, le 4 octobre 1881, à Sahorre, fait acte de probité en remettant à son chef de brigade un porte-monnaie contenant la somme du [sic] 70 fr. 40 cent. qu'il venait de trouver, sans témoins, et avoir refusé la récompense que lui offrait le propriétaire de l'argent.

Note : Pour avoir une idée de la somme importante contenue dans ce porte-monnaie et à titre de comparaison, un facteur à pied gagne en 1890 un salaire annuel de 600 francs. On peut donc supposer que cette somme équivalait grosso modo à plus d'un mois de salaire pour ce valeureux militaire.

Source : Gallica (cf. lien)
Photo : Fabricio Cardenas (CC-BY-SA)


Pour rappel, une autre histoire de gendarme à relire ici sur ce blog.

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