lundi 5 octobre 2015

La dure vie des femmes catalanes en 1890

De belles danseuses que l'on charge comme des mules

Nous retrouvons pour cet article l'auteur Victor Dujardin, responsable de l'épais volume paru en 1890 et intitulé Voyage aux Pyrénées : Souvenirs du Midi par un homme du Nord ; Le Roussillon. Bien qu'« homme du nord » à l'origine, il en vint à bien connaitre les Pyrénées-Orientales et fit part dans ce livre de ses impressions concernant tous les aspects de la vie dans cette région à la fin du XIXème siècle.

Après nous avoir exposé son ressenti face à la langue catalane, à laquelle il ne comprenait rien et ainsi que nous l'avons vu précédemment, l'extrait que j'ai choisi aujourd'hui nous parle des femmes catalanes. Il est indéniable qu'il les trouve magnifiques, mais nous allons voir qu'il y a malheureusement un revers à la médaille...

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Paysanne du Roussillon vers 1830

La belle Catalane...


Dans son livre, Victor Dujardin explique qu'il assiste à de nombreuses fêtes de village et que les habitants du département ne faillissent pas à leur réputation  de danseurs invétérés. Pour rappel, certains auteurs du XIXème siècle, frappés de voir les Roussillonnais saisir la moindre occasion pour danser sans fin, se demandaient même si ceux-ci, enfants, n'apprenaient pas à danser avant même de savoir marcher.

Qu'elles sont gracieuses, les sveltes Catalanes, quand elles se lancent dans le tourbillon de la farandole ! - La tournure élégante, la souplesse des mouvements de ces jolies filles, aux yeux ardents, au geste vif, aux traits accentués et aux formes opulentes, accusent la race maure ou espagnole. - Le balancement rythmique des hanches de la Catalane fait penser à ce vers de Baudelaire :
Même quand elle marche, on dirait qu'elle danse,
Ou à celui-ci :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
(...)
Brune à l'œil noir, à la taille élancée, à la chevelure abondante, gentiment coiffée du bonnet roussillonnais qui va si bien à sa figure mutine, la Catalane, fraîche comme la fleur des champs, raffole toujours de la danse et s'abandonne avec volupté dans les bras de son robuste cavalier. C'est surtout pendant l'entraînement rapide de la farandole que son visage s'épanouit et éclate dans toute sa beauté.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Femmes au marché de Perpignan en 1899


...est plus mal traitée qu'une mule.

Dans le Midi, dans ce pays du soleil et de la douce flânerie, où les longues siestes sont particulièrement délicieuses, la femme n'est pas l'égale de l'homme et travaille  plus que lui : Ainsi, dans les Pyrénées-Orientales, les femmes transportent le bois, les pierres, sont employées dans les carrières, gâchent le mortier, servent les maçons et exécutent les travaux les plus pénibles. - A Collioure, à Banyuls... elles remplacent, à l'époque des vendanges, les mulets dont on ne se sert plus depuis la diminution des récoltes. Un jour, pendant une promenade à Amélie-les-Bains, avec un Parisien, celui-ci fut impressionné par un spectacle fort commun : un cheval gravissait un sentier et un homme se prélassait dessus en fumant sa cigarette, tandis que sa femme suivait péniblement à pied, portant, en outre, un lourd panier pour soulager l'animal. 
(...)

(...) j'ai remarqué que les femmes portent, dans la montagne, de lourds fardeaux sur la tête ou sur les épaules. Dans ce dernier cas, la charge est supportée par un bât placé sur la nuque, ou par une sangle passée sur le front, comme les bœufs au labourage.

Les explications de Victor Dujardin reviennent à affirmer que les conditions de vie des femmes à l'époque dans les Pyrénées-Orientales sont plus dures que dans le nord de la France, d'où il est originaire. Cela peut sans doute s'expliquer par le fait que la région est alors encore en ce temps, dans une grande part de son territoire en tout cas, une société rurale traditionnelle, peu industrialisée ni mécanisée, où les travaux manuels occupent une place importante. Sans compter que le relief accidenté n'arrange rien.
Je ne m'aventurerais pas dans cet article sur les terrains d'un supposé machisme plus important des sociétés latines ou méridionales, ni de l'influence de la religion dans ces comportements, mais sans doute ces facteurs existent-ils.
Plus généralement,  un rapport de l'ONU de 1995 dénonçait la « double journée » et même la « triple journée » qu'effectuent toujours la plupart des femmes dans le monde, celles-ci travaillant en moyenne 13% de temps en plus que les hommes. L'évolution des pays industrialisés (et des mentalités) a sûrement diminué la pénibilité de ce travail, mais n'a pas fait disparaître les inégalités pour autant...

Sources :
Victor Dujardin, Voyage aux Pyrénées : Souvenirs du Midi par un homme du Nord ; Le Roussillon, Céret, éd. Lamiot, 1890 (via Gallica).
Autres infos : Article de Wikipédia sur la Condition féminine

Illustrations :
Dessin : « A Paysanne of Roussillon » (1832) par James Duffield Harding (1798-1863) [domaine public, coll. Bibliothèque de Toulouse]
Photo : « Au marché de Perpignan, 26 août 1899 » par Eugène Trutat (1840-1910) [domaine public, coll. Bibliothèque de Toulouse]


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jeudi 1 octobre 2015

Deux légendes pour une cascade à Arles-sur-Tech en 1912

Arles-sur-Tech vu depuis les hauteurs de Fontanils
Un certain Robert de la Pineuse nous raconte son excursion à Arles-sur-Tech, dans le Amélie Journal du 28 janvier 1912. Ce texte semble initier une série de promenades effectuées par l'auteur dans le Vallespir et dont les récits sont regroupés dans une chronique qui dura quelques numéros et logiquement intitulée « Une promenade par semaine ». J'ai choisi de retranscrire ce premier récit (texte en italique) dans son intégralité à la fois pour le style, lyrique quoiqu'un peu vieilli, et pour les nombreuses informations qu'il recèle sur la vie de cette époque. Il soulève aussi quelques questions.

La Cascade du « Saut de la Mère Vaillante ». -- Par une matinée du printemps dernier, matinée radieuse qui promettait une splendide journée, j'avais gagné Arles en suivant les bords du canal d'irrigation, bords fleuris envahis par les herbes folles aux pointes desquelles scintillaient des perles irisées.

Robert de la Pineuse est visiblement parti d'Amélie-les-Bains vers Arles. Première question : le nom de la célèbre cascade d'Arles-sur-Tech, bien connue sous le nom de « Salt de (la) Maria Valenta », soit en français le Saut de la Marie Vaillante. Le nom que l'on a ici est celui de Saut de la Mère Vaillante, et pourtant nous allons voir qu'il s'agit vraisemblablement du même endroit.

La Font dels Boixos
J'avais admiré l'exubérance de cette végétation que ne soupçonnent pas les « hinants » [hivernants ?] envolés dès que notre pays commence à se couvrir de verdure.
J'avais traversé le Tech au pont de la Fontaine des Buis, et je m'étais engagé dans le sentier qui, au milieu de grasses prairies plantées de superbes pommiers, longe de très près la rive droite du torrent.
Je passai bientôt à côté d'une ruine faite de cailloux de rivière, noyés dans un indestructible ciment, ruine informe, certes, mais à coup sûr vénérable. Un vallon, un riant vallon, s'ouvrit peu après sur ma gauche : à l'entrée, de beaux arbres, chênes, châtaigniers, dominaient des taillis plus humbles ; une herbe très fine, très parfumée, émaillée de fleurettes et aussi de fraises déjà rouges tapissait le sol granitique dont les moindres pierres étincelaient au soleil. Un clair ruisseau gazouillait qui, avant de se perdre dans le Tech, s'épandait au milieu d'un fouillis de roseaux aux fins panaches, de prêles géants - derniers vestiges des végétations des âges primitifs - d'iris aux larges pétales d'or, de menthes embaumées.

En passant sur la rive droite du Tech au niveau de la Fontaine des Buis, aujourd'hui signalée par un panneau indiquant Font dels Boixos, notre randonneur ne sait peut-être pas qu'il vient de rentrer sur le territoire de l'ancienne commune de Fontanils, réunie à Arles-sur-Tech en 1823, dont elle coupait le territoire en deux parties et alors qu'il y avait à l'époque encore une centaine d'habitants.

L'église Santa Creu de Quercorb
Je suivis le sentier qui, remontant ce vallon, serpentait à travers d'épaisses touffes de cistes arborescents au feuillage résineux, à l'écorce rouge, aux grandes fleurs blanches mouchetées de brun, et je me trouvai bientôt au pied d'une humble chapelle construite à flanc de coteau, au-dessus de la rive droite du ruisseau : la carte d'Etat-Major consultée, me répondit : Santa-Creu. Un vieux pâtre, qui surveillait de loin les ébats capricieux de trois chèvres fort affairées à mettre à mal d'innocents buissons m'apprit que l'office divin se célébrait encore le 3 mai, jour de la Sainte-Croix (Santa Creu), dans ce modeste ermitage ; les autres jours, la porte en est fermée, la cloche en reste muette.
Tel quel, d'ailleurs, l'humble édifice en parfaite harmonie avec le site, ne manque ni de grâce, ni de poésie.

L'excursion se poursuit depuis la fontaine en remontant vers le sud-ouest, où notre randonneur se trouve face à la petite église Santa Creu de Quercorb, dont la construction remonte au Xème siècle et qui, après avoir survécu au séisme de 1428, fut remaniée aux XVIIème et XVIIIème siècles (reconstruction de la porte et ajout du clocheton). Elle est également fermée de nos jours.

La cascade au nom changeant
Cependant mes yeux s'étant portés sur le fond du ravin, j'aperçus une cascade, une belle cascade qui bondissait au milieu des arbres. Le chevrier, interrogé, m'apprit que cette chûte d'eau était connue sous le nom de Sal de la Mare Balente [sic] (Saut de la Mère Vaillante) : et comme j'insistais, soucieux d'une étymologie, le bonhomme me raconta qu'autrefois, il y a très, très longtemps, un drame s'était déroulé là. A cette époque, le pays était infesté d'ours féroces. Un de ces animaux avait ravi le petit enfant d'une femme qui habitait une cabane très haut dans la montagne. Aux cris du pauvret, la mère accourut, et une course folle s'engagea, qui conduisit la brute et ses deux victimes au bord du rocher d'où tombe la cascade. L'ours bondit sans lâcher sa proie ; la mère, acharnée à sa poursuite, sauta à son tour dans le vide : chûte terrible... ô miracle ! avant de s'élancer, la vaillante femme avait eu le temps d'invoquer le ciel. Elle se retrouva saine et sauve dans le bassin profond qui reçoit le torrent : auprès d'elle souriant, son enfant lui tendait les bras, et, quelques pas plus loin, l'ours gisait, la tête fracassée, sur les pierres où il était venu s'abîmer...
Le vieux pâtre, ayant achevé son récit, se mit en devoir de rassembler ses chèvres qui s'égaillaient, puis il conclut :
Nous n'avons plus d'ours, aujourd'hui, mais les mères sont toujours aussi braves, allez !

Cascade la Marie Balente (1921)
Le vieux berger, à travers la légende qu'il raconte, justifie le nom de Salt de la Mare Valenta (Saut de la Mère Vaillante). Il n'y est nul question de Maria, élément du nom de la cascade aujourd'hui. Mais les deux termes, Mare et Maria, sont proches et le glissement à pu se faire facilement de l'un à l'autre avec le temps (d'autant que Maria est aussi... Mare de Deu). La carte postale ci-contre date au moins de 1921, soit à peine neuf ans après ce récit, et donne le nom de Cascade de la Marie Balente. De nos jours, l'imposant Atlas toponymique de Catalogne nord (Terra Nostra, 2015) de Joan Becat confirme le nom de Salt de la Maria Valenta et je n'ai vu nulle part (pour l'instant) le nom de Mare à la place de celui de Maria. Comment expliquer cette absence ? La légende liée à la Maria, que l'on peut voir partout aujourd'hui, fait allusion à une jeune fille ayant préféré se jeter du haut de la cascade pour échapper à des soldats (ou des brigands, c'est selon) cherchant à la violenter. Il serait intéressant d'enquêter sur les anciennetés respectives de ces deux noms et des deux versions de cette histoire afin de déterminer l'antériorité de l'une ou l'autre. Il n'est pas anodin de trouver ici une histoire liée à l'ours à Arles-sur-Tech, où l'on pratique encore aujourd'hui une des fêtes de l'ours, que l'on trouvait jadis dans tout le Vallespir, et qui n'a survécu de nos jours qu'à Arles, Prats-de-Mollo et Saint-Laurent-de-Cerdans.

Je redescendis de Santa Creu, et traversai le ruisseau un peu avant la ferme de Can Panne, qui occupe le vallon auquel elle donne son nom, puis je remontai le long de la rive gauche, sautant de pierre en pierre, car le torrent mutin coulait abondant et ne se gênait nullement pour faire du sentier son lit. Le soleil était devenu ardent, et je me réjouis que mon chemin pénétrât dans l'ombre fraîche d'une épaisse châtaigneraie. Je m'élevai rapidement par une série de lacets ; alors, guidé par le bruit, je cherchais à me rapprocher de la cascade, devenue depuis longtemps invisible : une piste sur la gauche me conduisit d'abord dans un chaos de grosses pierres, puis au pied d'un rocher suintant d'humidité, recouvert d'une couche de gracieuses fleurettes, enfin, au bord d'une ravissante vasque en forme de coupe - la vasque de la Mère Vaillante ! - dans laquelle se précipitait la cascade, plus qu'à moitié cachée sous les arbres touffus. Et c'est peut-être parce qu'il était impossible de la contempler en son entier que cette cascade prit, aux yeux qui en découvraient une petite partie, un charme si étrange, le charme des choses mystérieuses, des choses secrètes qui perdent tant de leur beauté lorsqu'elles sont dévoilées, se révélant dès lors banales, quelconques...
Oh, l'adorable site ! j'y restai longtemps, très longtemps, car il serait difficile d'imaginer un lieu plus favorable à la rêverie. Quelque peintre saura-t-il faire revivre la touchante légende de la mère et de l'enfant sauvés par la grâce divine dans ce cadre exquis d'eau bruissante, de rocs sauvages, de douces verdures ?
Je revins par un sentier qui, longeant la chapelle de Santa Creu, s'élève au-dessus du mamelon qui limite le vallon de Can Panne du côté d'Arles et redescend à la fontaine des Buis en passant au milieu de fermes entourées d'aimables prairies en pente douce.
Une matinée ou une après-midi suffisent amplement pour cette petite excursion. En profitant des moyens de transport qui relient Arles à Amélie, c'est une promenade à la portée des marcheurs les plus médiocres, et je ne saurai trop la recommander, d'autant mieux qu'elle est intéressante en toute saison, le vallon de Can Panne partageant, avec beaucoup d'autres de notre région bénie, l'heureux privilège de conserver en plein hiver une riante et verdoyante parure.
Une autre fois, nous nous hasarderons ensemble, si vous le voulez bien, au delà et plus haut dans ce joli ravin, en une excursion plus longue qui nous permettra d'admirer de splendides horizons ; et peut être chemin faisant, recueillerons-nous encore de ci, de là, quelqu'une de ces légendes poétiques, si abondantes dans notre Vallespir...

Robert de la Pineuse

Au-delà de la cascade se trouve également une grotte, la Cova dels Sants, célèbre pour avoir hébergé les reliques des saints Abdon et Sennen, rapportées à Arles depuis Rome au Xème siècle par l'abbé Arnulfe, et dissimulées dans cet endroit à la Révolution française pour empêcher leur destruction. Objet d'un pèlerinage annuel, le chemin d'accès passe par la cascade et le mas de Can Panna (Can Panne), cité dans le récit ci-dessus, dont les propriétaires actuels sont en conflit depuis quelques années avec la mairie et les pèlerins pour avoir condamné (à tort ou à raison) une partie du chemin ancestral et sans doute également emprunté à l'époque par Robert de la Pineuse. Précisons que les accès à la fontaine et à l'église ne posent aucun problème pour l'instant.

Note : N'étant absolument pas un spécialiste de l'histoire d'Arles-sur-Tech moi-même, toutes les explications concernant les questions soulevées ici sont les bienvenues. Sans doute quelqu'historien d'Arles a t-il des réponses.
N'hésitez pas à laisser un commentaire !

Source : Amélie Journal du 28 janvier 1912, via le fonds numérisé de la Bibliothèque de Perpignan [domaine public].
Sur le conflit actuel lié au chemin, voir les articles de L'Indépendant du 30 juillet 2014 et du 24 juillet 2015 (pèlerinage annulé).

Photos :
Vue d'Arles, Font dels Boixox et église Santa Creu de Quercorb : Fabricio Cardenas, CC-BY-SA
Salt de Maria Valienta : Ancalagon, CC-BY-SA (via Wikimedia Commons)
Carte postale de la cascade : Editions Galangau, domaine public.

Pour rappel, cet autre article concernant Arles-sur-Tech, mais en 1815, à relire ici.

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vendredi 25 septembre 2015

Accident de voiture à Maury en 1903

Maury et ses environs
On peut lire dans le journal La Lanterne du 19 octobre 1903 le fait divers suivant :

Pyrénées-Orientales

Perpignan, 17 octobre. -- A Maury, commune du canton de Saint-Pol-de-Fenouillet [sic], une voiture automobile, que conduisait son propriétaire, M. Louis Abram, ingénieur électricien, a, par suite d'une erreur de direction, été projetée dans un ravin.
M. Abram, qui a fait une chute de dix mètres, a été relevé blessé grièvement à la tête et aux jambes.

L'accidenté mentionné dans l'article n'est pas n'importe qui. Il s'agit de l'ingénieur Louis Abram, né le 25 septembre 1860 à Saint-Paul-de-Fenouillet. Bien que son nom soit  passablement oublié de nos jours, il a changé le quotidien de nombreux habitants des Pyrénées-Orientales, à qui il a amené l'éclairage et l'électricité. Ayant monté sa petite entreprise, il parvient à obtenir des contrats en négociant directement avec les communes et entame de nombreux chantiers à travers le département. Il amène l'éclairage public électrique à Saint-Paul-de-Fenouillet en 1892, puis l'électricité à Paziols (Aude) et Tautavel en 1900 et crée plusieurs usines hydro-électriques, dont Padern (Aude) et Ansignan entre 1903 et 1905. Cela lui permet par la suite d'alimenter d'autres communes en électricité, parmi lesquelles, dans les Pyrénées-Orientales, Cases-de-Pène, Lesquerde, Maury, Saint-Arnac ou Vingrau, ainsi que dans l'Aude Cucugnan et Tuchan. 

On voit que son rayon d'action est circonscrit autour du Fenouillèdes et des Corbières. Ceci explique le lieu de l'accident, d'autant que Maury fait partie des communes qui bénéficieront des services de Louis Abram. Il semble en tout cas s'être remis de cet épisode, puisqu'il poursuivra son activité de nombreuses années encore.

Son fils Henry Abram (1895-1977) reprend l'entreprise de production et distribution d'électricité en 1936, tandis que Louis Abram meurt à Perpignan, à la fin de la guerre, le 13 août 1945. L'entreprise est nationalisée en 1949 dans le cadre de la réforme nationale du secteur de l'énergie.

Sources : 
Article : La Lanterne du 19 octobre 1903 (via Gallica, cf. lien)
Infos biographiques : Article de Nicolas Marty dans le Nouveau Dictionnaire de Biographies Roussillonnaises 1789-2011, vol. 1 Pouvoirs et société, t. 1 (A-L), Perpignan, Publications de l'olivier,‎



jeudi 24 septembre 2015

Un cosmétique à tout faire à Perpignan en 1840

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Au XIXème siècle, il n'est pas rare de voir des annonces en tout genre concernant divers produits, cosmétiques ou médicaments, inventés par des docteurs ou des pharmaciens et soignant tous types d'affection, voire même souvent plusieurs à la fois. On peut lire dans l'Album roussillonnais du 15 mars 1840 une annonce à propos d'un nouveau produit miracle, créé par le pharmacien Bordo, de Perpignan. L'originalité étant que l'on peut aussi bien le boire que se le frictionner sur la peau. Cet élixir-cosmétique est appelé la Liqueur des Muses.

Liqueur des Muses
Plus de crainte, plus d'orage...
La santé, la beauté sont à bord.


Après un grand nombre de recherches et d'expériences, le sieur Bordo, pharmacien à Perpignan, place Grétry, vient de composer une liqueur qui doit être considérée comme le meilleur des cosmétiques qui aient paru à ce jour. Cette liqueur loin de détruire la sensibilité de la peau, lui donne au contraire une sensation de fraîcheur infiniment agréable et saine. Prise à l'intérieur, elle est tellement dépurative, qu'elle guérit toutes les maladies de la peau, quelques invétérées qu'elles soient.
Employée en lotion ou en frictions, sa première vertu est de préserver de toute affection contagieuse ; et c'est principalement le but que le sieur Bordo s'est proposé d'atteindre.
La liqueur des muses est désormais indispensable à la toilette des Dames jalouses de conserver la fraîcheur de leur teint, et doit devenir aussi le vade-mecum des jeunes-gens.

On voit que le sieur Bordo se garde bien de nous donner le moindre indice sur les principes actifs de son invention. Son usage dépuratif le ferait peut-être qualifier de nos jours de cure détox. Son usage en lotion en fait à la fois un cosmétique et un antiseptique.

La place Grétry existe toujours et se trouve à Perpignan dans le quartier situé au sud de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, à la jonction des rues de la Révolution française, du Four Saint-Jean et de la Main de Fer. On y trouve aujourd'hui notamment la galerie-librairie du FILAF.

Il semble que la pharmacie en question soit à l'époque un nouvel établissement cherchant à assurer sa renommée, puisque l'on peut lire dans le numéro suivant du même journal :

On trouve dans le nouvel établissement de M. Bordo, place Grétry, à Perpignan, toutes les préparations particulières approuvées par la faculté de Paris, et brevetées du gouvernement, telles que la Pâte pectorale de Regnauld aîné, la Pâte de mou de veau, la Créosote, les Capsules gélatineuses au baume de Copahu de Mothes, l'eau de Botot, etc., etc., etc. , avec une sensible diminution dans les prix. On y trouve aussi la Liqueur des Muses si utile et si agréable pour la toilette, la Dragée vermifuge, un assortiment d'Instruments de Chirurgie en gomme élastique ; et enfin des sirops rafraîchissants pour soirées, tels que Sirop de Groseilles, de Framboises, d'Orgeat, de Violettes, de Capillaire, etc., a 35 c. le flacon.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales

Parmi les produits cités, plusieurs ont des annonces régulières dans ce même journal. Parmi eux, la Créosote est un bain de bouche destiné à soulager les maux de dents et guérir les caries et la Pâte de Regnaud aîné est pour la guérison des rhumes, catarrhes, toux, coqueluche, asthmes, enrouements et des maladies de poitrine.

Enfin, on constate que depuis la première mise en vente de la Liqueur des Muses en mars 1840, ce produit semble avoir trouvé son public car une publicité du mois de décembre de la même année montre que la pharmacie Bordo est carrément renommée du même nom à partir de ce moment-là.
Je ne sais pas réellement ce que cet établissement est devenu par la suite, mais M. Bordo est en tout cas toujours mentionné dans l'Almanach des Pyrénées-Orientales en 1866 en tant que pharmacien de 2e classe. Par contre, aucune pharmacie du même nom ou au même endroit n'apparaît plus dans la liste des pharmaciens de Perpignan dans l'Almanach annuaire de la République des Pyrénées Orientales de 1904.

Sources : Album roussillonnais, numéros du 15 mars et du 1er avril 1840 [domaine public], via le fonds numérisé de la Bibliothèque de Perpignan. 
Almanach des Pyrénées-Orientales de 1866, p. 117 [domaine public]
Almanach annuaire de la République des Pyrénées Orientales de 1904, p. 54 [domaine public]

Illustrations :
A la Liqueur des Muses :  Album roussillonnais du 15 décembre 1840, domaine public.
Pate Regnaud : Album roussillonnais du 1er mai 1840, domaine public.

Pour rappel, quelques articles de ce blog en rapport avec la médecine sont à relire ici.


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vendredi 4 septembre 2015

Inauguration du refuge des Cortalets en 1899

Le journal bien nommé Le Canigou (édité à Prades) publie dans son numéro du 9 septembre 1899 le compte-rendu du congrès du Club Alpin Français ayant eu lieu dans les Pyrénées-Orientales. A cette occasion, ses membres sont bien sûr montés au Canigou, mais cette fois dans le but d'y participer à un grand banquet organisé pour l'inauguration du nouveau Chalet des Cortalets, le 4 septembre 1899. C'est aussi l'occasion de rappeler, si besoin était, qu'en définitive il n'y a rien de plus beau que le Canigou.
Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
« Chalet-hôtel des Cortalets (façade) »

L'ascension du Canigou et l'inauguration du Chalet des Cortalets ont été, ce que je me permettrai d'appeler : le clou du Congrès. Favorisée par un temps splendide, cette fête au pied du pic, en face du glacier, avec ses tentes blanches disséminées au milieu des sombres sapins, sa table de cent couverts dressée sur la pelouse verte, sa foule d'environ 200 visiteurs animant de couleurs claires et de silhouettes originales ces belles et sévères solitudes, présentait un spectacle inoubliable. Le pic a été escaladé par la brèche Durier, par les intrépides, et par la crête habituelle, par les groupes moins hardis ; mais les uns et les autres ont été unanimes à manifester leur enchantement.
C'est que notre Canigou a pour lui deux privilèges auxquels certainement ne peut prétendre aucune autre montagne : isolement de la chaîne principale et facilité d'accès. Incontestablement le panorama qui se découvre aux yeux de l'ascensionniste du sommet du Casamanya et du Carlit est plus beau et plus émouvant que celui qui s'offre à votre vue, au sommet du Canigou, mais ni le pic d'Andorre, ni celui de Cerdagne n'offrent une masse aussi imposante ni une ascension aussi facile que celles de notre pic roussillonnais aux lignes si pures, aux arêtes tellement hardies, que, pendant longues années, il fut considéré par les géographes comme le pic le plus élevé de la chaîne Pyrénéenne.- Son succès a été complet ; il devait être le roi de la fête, il l'a été : c'était justice.
Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
« Brèche Durier au Pic du Canigou »

Rappelons tout de même que le refuge des Cortalets est situé à 2150 mètres d'altitude et que plusieurs heures de marche sont nécessaires pour y accéder. Aujourd'hui, la route permet de se garer à proximité, mais je ne sais pas dans quelle mesure cela était possible à l'époque : en 1908, un visiteur déclare par exemple avoir mis 6 heures pour couvrir en voiture le trajet de Vernet jusqu'au refuge.  200 convives pour un banquet d'inauguration dans un endroit aussi isolé peut alors être vu comme un chiffre impressionnant.
Enfin, précisons qu'à partir des Cortalets, la montée au Canigou (2784 mètres) comporte un dénivelé de 634 mètres, et que le refuge, administrativement sur le territoire de la commune de Taurinya, appartient de nos jours toujours au Club Alpin Français.

Note : on peut lire en complément sur cortalets.com une histoire complète du refuge.

Sources :
Le Canigou du 9 septembre 1899, via les collections numérisées de la Bibliothèque de Perpignan.
Informations pratiques fournies par le site officiel du refuge des Cortalets.
Trajet en voiture :   Bulletin de la Société de géographie de Toulouse, 1908, n°3.

Illustrations :
Refuge des Cortalerts : carte postale des éditions Labouche (Toulouse), début XXème siècle, domaine public.
Brèche Durier : carte postale des éditions A. Moli, début XXème siècle, domaine public.


Pour rappel, une autre vision du Canigou est à relire ici.




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jeudi 3 septembre 2015

Un perpignanais devenu Sir en 1897

Le Figaro du 3 mai 1897 nous informe d'une remise de décoration concernant Édouard Barrera (1836-1903), vice-amiral et préfet maritime de Brest. Né à Perpignan, d'un père orfèvre-bijoutier et d'un grand-père imprimeur dans cette même ville, Édouard Barrera choisit de rentrer à l'École navale et effectue alors une longue carrière militaire. Il participe notamment à la Guerre de Crimée, à la seconde Guerre de l'Opium en Chine, à l'expédition du Mexique et à la Guerre franco-prussienne de 1870. Au moment des faits détaillés dans l'article, il est préfet maritime de Brest depuis 1895.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le jeune Édouard Barrera en 1861.

S.M. la Reine d'Angleterre vient de conférer à l'amiral Barrera, préfet maritime de Brest, la seconde classe du « Royal Victorian Order » comme témoignage de sa haute reconnaissance pour les soins qu'il a donnés à l'organisation des cérémonies du Drummond-Castle.
Ce qu'on ignore généralement, c'est que par l'attribution de cette haute distinction, le préfet maritime de Brest devient -- pour les Anglais -- sir Edouard Barrera et sa femme, lady Barrera.
Jusqu'ici, le seul Français qui se trouvait dans ce cas, était M. le comte de Malausséna, ancien maire de Nice.
Par décret royal, les chevaliers de cet ordre prennent le pas sur les autres chevaliers, à l'exception de ceux de la Jarretière, du Chardon et de Saint-Patrice.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'étoile de Commandeur du Royal Victorian Order.
Le Royal Victorian Order est une décoration créée en 1896, donc toute récente à l'époque, et attribuée directement par la Reine Victoria pour services rendus à elle-même ou au royaume britannique. L'ordre comprend cinq classes dont seuls les deux premiers confèrent le titre de Sir : Chevalier Grand-Croix et Chevalier Commandeur. Édouard Barrera est donc nommé Chevalier Commandeur le 26 avril 1897. Il n'est que la dixième personne à recevoir cette décoration depuis la création de l'ordre et, ainsi que l'indique l'article, le deuxième français à en être distingué. Le premier est François Alziary de Malausséna, maire de Nice de 1886 à 1896 et décoré le 8 mai 1896.

L'événement qui a conduit Édouard Barrera a être décoré est la catastrophe du naufrage du Drummond Castle, le 16 juin 1896, qui coûta la vie à 358 personnes et ne laissa que trois survivants.
Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Drummond Castle
Du fait d'un brouillard important, d'une erreur de pilotage et peut-être même d'un équipage ayant un peu abusé de l'alcool, ce navire britannique, de retour du Cap en Afrique du Sud, échoue près des cotes de l'île d'Ouessant et sombre en à peine quinze minutes, en pleine nuit et avant même que les canots aient pu être mis à la mer. Le dévouement des populations des îles d'Ouessant et de Molène, ainsi que des forces navales françaises, dirigées par Édouard Barrera, est remarquable et des cérémonies commémoratives sont organisées l'année suivante. C'est à cette occasion qu'Édouard Barrera reçoit la décoration du Royal Victorian Order et son titre de Sir.

Sources :
Article du Figaro du 3 mai 1897, via Gallica (cf. lien), domaine public.
Gérard Bonet, « Barrera (Édouard, Pierre Antoine) », dans Nouveau Dictionnaire de Biographies Roussillonnaises 1789-2011, vol. 1 Pouvoirs et société, t. 1 (A-L), Perpignan, Publications de l'olivier,‎





, via Wikimedia Commons (coll. State Library of Queensland, Australie)


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mercredi 19 août 2015

Naissance du premier journal des Pyrénées-Orientales en 1815

Vieux papiers des Pyrénées-OrientalesIl y a exactement 200 ans, le 19 août 1815, paraissait le premier numéro du Mémorial administratif
des Pyrénées-Orientales. Jusqu'à cette date, le département n'avait alors aucun journal, tout comme une dizaine d'autres départements en France. Ce vide est comblé par la préfecture des Pyrénées-Orientales elle-même qui en assure alors la publication et la vente par abonnement. Le titre est modifié plusieurs fois et devient en 1831 le Journal des Pyrénées-Orientales. Le contenu présente bien évidemment le point de vue du pouvoir en place, ce qui motivera la création de L'Indépendant des Pyrénées-Orientales en 1846 afin de contrer la propagande officielle et de permettre l'élection d'Arago comme député. Le Journal des Pyrénées-Orientales cesse de paraître en 1876, après plus de soixante ans d'existence.

Voyons à présent le contenu des huit pages de ce premier numéro.

En pages un et deux, on trouve le détail de l'arrêté préfectoral concernant la parution du journal  tous les samedis. L'article 2 de l'arrêté en définit l'objectif :
Ce Mémorial administratif sera destiné à comprendre les ordonnances du Roi, les actes du Gouvernement, les ordres ministériels, les arrêtés, circulaires et instructions de la préfecture, les avis essentiels et les nouvelles officielles qu'il convient de porter avec promptitude à la connaissance des administrés du département.
L'article 5 précise que l'abonnement, de un franc par mois, est obligatoire pour tous les maires des communes du département.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales

L'arrêté est signé par Paul Étienne de Villiers du Terrage (1774-1858), premier préfet des Pyrénées-Orientales depuis la Seconde Restauration et en poste depuis le 8 juillet. Il conserve cette fonction jusqu'en juillet 1818.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le duc d'Angoulême
En pages deux et trois, on peut lire un hommage au duc d'Angoulême, Louis-Antoine d'Artois, neveu de Louis XVIII et fils du futur Charles X. Le texte rappelle l'épisode des Cent-Jours durant lequel le duc d'Angoulême leva une petite armée dans le Midi de la France afin de résister à Napoléon. On trouve donc logiquement en pages quatre et cinq la proclamation officielle du duc d'Angoulême concernant la cessation de ses fonctions militaires, l'ordre étant revenu. Il y remercie la plupart des anciennes provinces du sud de la France, parmi lesquelles le Roussillon, pour leur fidélité et leur dévouement envers le Roi durant cette période.

Enfin, les pages cinq à huit nous donnent le détail concernant le Concours pour l'admission des élèves à l'École Royale Polytechnique en 1815, dont les examens régionaux se déroulent alors à Montpellier et Toulouse à la mi-septembre. Le programme des connaissances exigées comprend de l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie, de la statistique, du français et du latin ainsi qu'une épreuve de dessin : 
[Les candidats] seront enfin tenus de copier une tête d'après l'un des dessins qui leur seront présentés par l'Examinateur.
Il faut être âgé de seize à vingt ans, mais une dérogation est possible jusqu'à vingt-six ans (et même trente ans pour les sous-officiers) pour tout français qui aura fait deux campagnes de guerre ou un service militaire pendant trois ans. Il faut également un certificat de bonne conduite, délivré par la mairie de son domicile.

Source :
Numéro 1 du Mémorial administratif des Pyrénées-Orientales : fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan (domaine public). Illustrations :
Bandeau journal et article 7 de la page 2 : Fabricio Cardenas [CC-BY-SA]
Portrait du duc d'Angoulême : Artiste inconnu (XIXème siècle) [domaine public]

Pour rappel, les articles de ce blog en rapport avec l'année 1815 sont à relire ici.



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