samedi 4 avril 2015

Le zélé curé de Prugnanes 1901-1907

Les conflits entre maire et curé sont un classique de nos villages d'antan, ainsi que nous avons déjà pu le voir à Pollestres en 1881, à Dorres en 1892 et à Las Illas en 1907.  Le petit village de Prugnanes, dans le Fenouillèdes, ne fait pas exception à la règle. Après avoir atteint un peu plus de 200 habitants au XIXe siècle, le village se dépeuple progressivement et compte 165 habitant en 1901 et 157 en 1906 (102 en 2012). L'église paroissiale, dédiée à Saint-Martin, existe depuis le Moyen Âge mais fut reconstruite au XVIIe siècle.

Mais revenons au curé de Prugnanes, qui se fait déjà remarquer dans la presse nationale en 1901, en tant que sujet de moquerie dans L'Aurore du 8 décembre 1901.

 Il y avait quelque temps que nous n'avions entendu parler de l'église ou de la chapelle qui menace ruine, et pour la réparation de laquelle un desservant désespéré tend une aumônière qui ressemble au tonneau des Danaïdes. La voici. Un de nos lecteurs nous envoie la circulaire par laquelle le curé de Prugnanes sollicite les âmes généreuses en faveur de son église « dont la voûte est tombée depuis longtemps ». Même il complète le tableau par quelques mots bien sentis sur la sacristie, «  inondée à la moindre pluie », sur les ornements qui sont « dans un état pitoyable », et sur les chaises « qui ne tiennent pas debout ».
La commune, dont la population s'élève à 180 habitants, lui a donné une subvention de 1,000 francs, ce qui a dû fortement écorner le budget d'un petit trou pas riche dons nous ne froisserons pas la vanité en disant qu'il ne dispose pas tout à fait des mêmes ressources que Paris ; l'Etat lui a accordé un secours de 300 francs et ses paroissiens lui ont donné plus de 500 francs. Enfin l'Evêque de Perpignan lui a accordé les reliques de la Vraie Croix et de Saint-Martin, et on lui offre une statue de la Vierge.
Mais le curé de Prugnanes est insatiable. Il lui faut des reliquaires pour ses reliques, il lui faut payer le port de sa statue ; « il lui faut des ornements convenables, et il n'a pas même de crucifix dans l'église ».
Aussi est-il prêt à recevoir la moindre obole avec reconnaissance. « Un franc, cinquante centimes ou même un simple timbre (sic) sont à la portée de toutes les âmes zélées pour la gloire de Dieu ». Mais si le cœur vous en dit, vous êtes libres d'envoyer 10 francs, ce qui vous donnera droit à dix messes. Allons ! allons ! âmes pieuses, un peu de courage à la poche !

Une brève parue dans le journal La Croix du 26 avril 1905 nous révèle le nom du curé :

Nos amis défunts
Mme Anne Tourné de Massota, mère de M. le curé de Prugnanes (Pyrénées-Orientales), dont la Semaine religieuse de Perpignan relate avec de grands éloges les touchantes funérailles.

Les années 1905 à 1907 sont particulièrement propices aux conflits, entre la Loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 et la querelle des inventaires qui suit en 1906, le tout étant la cause d'une certaine tension permanente entre religieux et laïcs. Le maire de Prugnanes semble à cette période avoir une dent contre le curé, ainsi que le révèle le journal Le Temps du 22 juin 1906. Ce dernier n'a toutefois pas l'air d'être d'un caractère facile.

Perpignan, 21 juin

Ce matin, comparaissait devant le tribunal correctionnel de Perpignan le curé de Prugnanes, accusé d'avoir injurié, dans une lettre adressée au procureur de la République, le maire de la commune, qui avait refusé de lui signer une demande d'allocation.
Le curé, qui était poursuivi également pour avoir injurié en chaire le président de la République, à été condamné à quinze jours de prison, avec sursis.
Il a été relaxé.

Malgré ce conflit, le curé recevra rapidement son allocation, ainsi que le prouve le Journal officiel du 24 juillet 1906, citant l'arrêté du 23 juillet 1906 approuvant l'attribution d'allocations durant huit ans à une liste de ministres des cultes dans laquelle il figure, avec cinq autres curés du département :

Monet, desservant à Urbanya (Pyrénées-Orientales)
Puy, desservant à Matemale (Pyrénées-Orientales)
Respaut, desservant à Campome (Pyrénées-Orientales)
Salvadou, desservant à Conat (Pyrénées-Orientales)
Sol, desservant à Trévillach (Pyrénées-Orientales)
Tourné, desservant à Prugnanes (Pyrénées-Orientales)

La tension ne semble cependant pas être retombée l'année suivante, ainsi que nous l'indique encore le journal Le Temps du 23 janvier 1907, puisque l'on finit même par se battre dans l'église Saint-Martin, un jour d'enterrement de surcroît.

A Prugnanes (arrondissement de Perpignan) de graves incidents se sont produits à l'occasion des obsèques d'une dame. Au moment où le cortège allait entrer dans l'église, l'abbé Tourné, curé de Prugnanes, s'avança sur la porte et interdit au cortège l'accès de l'église. Le maire donne aussitôt l'ordre de laisser pénétrer dans l'église et comme l'abbé Tourné protestait, le maire passa outre, assisté du garde-champêtre et ayant à sa suite la majeure partie du cortège pénètre dans l'église. Le curé s'élève alors contre les violences dont, dit-il, il vient d'être l'objet. Des assistants ripostent. Les parents de la défunte se mêlent à la discussion. C'est une mêlée générale ; des coups sont échangés. Finalement, les assistants prennent le parti de chanter eux-mêmes la messe.

C'est la dernière fois que la presse nationale mentionne le curé Tourné, de Prugnanes. Notons que le maire et son conseil municipal démissionnent en bloc quelques mois plus tard, à l'occasion de la crise viticole et comme cela s'est fait également dans de nombreuses autres communes de la région. Voyons par exemple la brève parue dans le journal Le Rappel du 19 juin 1907.

La crise viticole

Perpignan, 17 juin
Le conseil municipal de Prugnanes a adressé sa démission au préfet, en lui donnant l'assurance de ses sentiments républicains.

Retrouvez ici tous les articles de ce blog en rapport avec les Fenouillèdes et là toutes les histoires impliquant des curés !

Sources : Gallica (cf. liens)
Carte : Openstreetmap, via Wikicommons (CC-BY-SA)
Note : Prugnanes fait partie des 9 communes des Pyrénées-Orientales sur Wikipédia dont l'article n'a aucune photo et je n'ai trouvé ailleurs sur le Web aucune image libre de réutilisation concernant le village ou son église. Je pense que je vais devoir aller y faire un tour !

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vendredi 20 mars 2015

Eclipse solaire de 1905 à Perpignan

Le 30 août 1905 a lieu une éclipse solaire totale, visible à Perpignan avec une occultation de 94% du soleil par la lune. En comparaison, l'éclipse totale du 20 mars 2015 ne couvre le soleil, depuis Perpignan, qu'à 71%. L'éclipse de 1905 était au maximum de sa visibilité dans le nord-est de l'Espagne et sur une partie du littoral du Maghreb. En Espagne, c'est dans la région de Valence, plus précisément dans la petite ville d'Alcalá de Chivert (Alcalá de Xivert en valencien), que choisirent de se réunir des scientifiques du monde entier.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Photo de l'éclipse du 30 août 1905

La République des Pyrénées-Orientales du 31 août 1905 nous donne le compte-rendu de l'événement tel qu'il a été vu depuis Perpignan


L'Eclipse d'hier

La nature est décidément capricieuse, et ceux de nos concitoyens qui stationnaient hier dans les rues de la ville, - ils étaient nombreux - ont pu aisément s'en convaincre.
Jusqu'à midi, le ciel était d'une pureté absolue. Quelques minutes avant le commencement de l'éclipse, le ciel s'est chargé de nuages épais, et ces nuages ne se sont dissipés qu'à deux heures, c'est à dire au moment des dernières phases du phénomène.
Vers une heure et demie cependant, c'est à dire au moment de l'occultation des 94 centièmes du soleil par la lune, de nombreuses éclaircies ont permis de braquer vers le ciel les lunettes d'approche et les verres fumés. Le soleil caché presque complètement n'envoyait plus que des rayons blafards.
Il est dommage que le temps couvert n'ait pas permis d'observer complètement les diverses phases du phénomène.
Mais on a rien perdu pour attendre. Ce sera pour la prochaine, voilà tout.

L'éclipse a bien sûr été observée depuis l'observatoire météorologique de Perpignan par son directeur M. O. Mengel qui constate notamment une chute de la température au moment de l'événement :
La température, à partir de 12h 15 m. varie d'une façon anormale : sous l'abri, à 3 mètres du sol, de 24°2 elle descend d'une façon continue à 20°5, qu'elle atteint à 13h 40 m., soit une baisse de 3°7. Au sol, de 40° qu'elle était à 12h 15 m., elle tombe à 19°5, également à 13 h 40 m. : d'où un écart de 20°5.

Sources :

Article de la République des Pyrénées-Orientales : Fonds numérisé de la bibliothèque de Perpignan.
L'éclipse depuis l'Espagne et ailleurs : Le Figaro du 31 août 1905, via Gallica.
Observatoire de Perpignan : Soleil - L'éclipse totale de-du 30 août 1905, Ciel et Terre, Vol. 26, 1905, p. 489

Photo : Auteur inconnu, domaine public.



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mardi 17 mars 2015

Le voyage sans A de Jacques Arago

Jacques Arago (1790-1854) est l'un des frères Arago (avec François, mais aussi Jean et Étienne), connu en son temps à la fois comme auteur dramatique et explorateur. Après ses voyages de jeunesse effectués autour de la Méditerranée, il embarque en 1817 comme dessinateur pour un tour du monde à bord de l'Uranie. De retour en 1820 après moult péripéties, il en tire un ouvrage au succès considérable et intitulé d'abord Promenade autour du monde puis Voyage autour du monde fait par ordre du Roi sur les corvettes de S. M. l'Uranie et la Physicienne. Profitant de cette popularité, Jacques Arago fait paraître tout au long de sa vie de multiples versions de cet ouvrage avec des titres divers, dont une des plus célèbres est Souvenirs d'un aveugle, du fait de la cécité dont il souffre à partir de 1837, ne l'empêchant nullement cependant de continuer à voyager à travers le monde, de la Californie à la Nouvelle-Calédonie et encore au Brésil.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Jacques Arago (vers 1839)

La version qui nous intéresse serait née de la conversation d'une demoiselle voisine de table d'Arago dans un dîner mondain et le mettant au défi de refaire le récit de ses souvenirs de voyage, mais sans la lettre A. Défi que s'empresse de relever l'auteur dans un texte écrit en huit jours, de quelques pages seulement toutefois, et paru en  1853 sous le titre Voyage autour du monde, sans la lettre A. Il s'agit donc d'un lipogramme, un texte à qui il manque une lettre. Ce procédé stylistique existe depuis l'antiquité et trouvera plus tard son plus grand succès avec La Disparition (1969) de Georges Perec.

L'ouvrage de Jacques Arago est logiquement adressé à la dite demoiselle, laquelle lui répondra elle-même par une lettre sensée (sans C). Les premières lignes de l'ouvrage rappellent l'origine du défi :

Chère bonne, vous êtes bien impérieuse, bien despote, comment voulez-vous qu'une plume docile inscrive ici, sur votre ordre, un récit fidèle des vicissitudes de nos courses, puisque je dois subir le frein qui m'est si cruellement imposé ? Que désire le coursier numide ? Les brumeux horizons, les steppes et le désert : prêtez-moi donc plus de liberté, si vous voulez que je n'oublie rien des périlleuses difficultés de cette route si longue et si rude qu'on nous prescrit de sillonner.

Voyons a présent quelques brefs extraits du récit lui-même. Ceux-ci ne sont qu'une incitation à lire la version intégrale, disponible sur  mediterranees.net, effort qui mérite d'être fait pour l'originalité du texte et, ce, d'autant que le récit lui-même est assez court.

Jacques Arago rappelle dans les premiers paragraphes ses origines et sa cécité. Le bourg pyrénéen de sa naissance est Estagel, patrie roussillonnaise de l'ensemble de la famille Arago.

Et puisqu'il est ici question de requin... Un jour, lorsque mollement étendu sur quelque dune silencieuse, vous verrez sur le flot moutonneux poindre le dos brun et lisse d'un de ces hideux écumeurs de mer, inclinez-vous, priez et dites-vous tristement : c'est le cercueil d'un fou qui n'eût point dû quitter son bourg pyrénéen, lui qui, depuis quinze hivers, ne voit plus ni le soleil ni un sourire de frère.

L'expédition passe tout d'abord par les Canaries.

Ténériffe est une île sortie des flots depuis bien des siècles ; elle est célèbre et semble fière de son superbe pic, cône terrible sur le sommet duquel vous voyez en même temps l'hiver et ses neiges, de fougueuses colonnes de fumée et de feux qui engloutiront un jour les villes, les bourgs et les riches vignobles dont s'enorgueillissent les citoyens les moins cosmopolites du monde et les brunes fillettes de Ste-Croix que je vous défie bien d'éviter, si vous étudiez leur prunelle noire, si vous écoutez le soir, vers le crépuscule, leur musique monotone et endormie.

Puis viennent le Brésil et l'Uruguay.

Oh ! oh ! que nous disent les lunettes ? Que nous dit le point ? Que le deuxième tropique nous domine, le voici : Rio et le Brésil sont sur notre droite ; plus loin, le fleuve immense où Montevideo dresse ses clochers pointus, ses églises splendides, ses rues si droites, et nous présente son port si peu protecteur de nos intérêts et de notre gloire.

Après le cap Horn, viennent les îles Chiloé au large du Chili.

Voici les Chiloé ; courez vite. Les flots tourbillonnent trop violents sur les rochers d'huîtres qui emprisonnent ce groupe d'îles où pèsent d'immenses forêts, éternelle fortune des indolents citoyens du Chili, leurs voisins.

Après le Pérou, la traversée de l'océan Pacifique et ses îles, c'est l'Indonésie, à travers l'archipel des Moluques puis Bornéo.

Voici Bornéo, cette île mystérieuse, immense comme un continent, qui réveille tous nos souvenirs historiques. Comment y pénétrer, comment fouiller ces éternelles solitudes que le tonnerre seul visite, que les plus intrépides n'osent point interroger, et dont les typhons éloignent les corvettes et les bricks les mieux construits pour les courses périlleuses ?

Ce sont ensuite les Célèbes, les Fidji, les îles Marquises puis Tahiti dont il ne peut écrire le nom :
(...) on voit bientôt poindre cette île fortunée, que Cook découvrit, qu'on nomme encore nouvelle Cythère (...)
Notons que Cook n'est ni le découvreur de l'île ni l'auteur du nom, mais sans doute le seul dont Arago puisse écrire le nom, les explorateurs Wallis et Bougainville étant proscrits dans ce lipogramme.

J'invite les lecteurs de cet article à se reporter au texte intégral pour y découvrir toutes les étapes de ce fabuleux voyage. Voyons pour finir la déclaration d'amour de Jacques Arago pour le Brésil, pays où il s'est rendu plusieurs fois et où il souhaite être enterré.

On ne quitte plus le Brésil, si l'on s'est promené une fois sous les dômes de verdure qui protègent le sol contre les flèches rigides d'un soleil de plomb. (...) Vive le Brésil où je veux qu'on me creuse une tombe !

Le lieu est choisi pour mon repos éternel, tout près du couvent de Ste-Thérèse où rossignolent de jeunes vierges dont le coeur vibre, moins pour Dieu qu'elles ne voient point, que pour les hommes dont elles étudient les silhouettes promeneuses sur les murs du cloître béni !

Soyez hors d'inquiétude ; mon front est découronné, mes pieds n'ont plus de vigueur, et vous ne devez rien redouter de moi qui, pour vous obéir, ne puis même signer mon nom que comme je l'inscris ici.

J.CQUES .R.GO.

Jacques Arago retourne au Brésil en 1854 espérant y obtenir la direction du théâtre impérial de San Pedro et y meurt le 27 novembre de la même année, permettant à son voeu d'être exaucé.

Sources :
Texte : mediterranees.net
Eléments biographiques :
* Jean Capeille, « Arago (Jacques) », dans Dictionnaire de biographies roussillonnaises, Perpignan,‎ 1914
* François Sarda, Les Arago : François et les autres, Tallandier,‎ 2002
Image :
Portrait de Jacques Arago : Alexandre-Vincent Sixdeniers (1795-1846) via Wikimedia Commons, domaine public


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vendredi 20 février 2015

Attaques de loups en Cerdagne en 1864

Le loup a officiellement disparu des Pyrénées à la fin du XIXème siècle et l'on a un peu oublié les craintes qu'il pouvait inspirer aux populations par le passé, même si sa dangerosité réelle, tantôt supposée, tantôt avérée, était en partie le fait de sa représentation dans la culture européenne. Quoi qu'il en soit, les attaques du loup envers l'homme restaient rares en général, souvent le cas d'animaux enragés où, ainsi que nous allons le voir ci-dessous, affamés en raison de périodes de grand froid. Rappelons que le loup serait de retour dans les Pyrénées-Orientales depuis la fin des années 90, arrivé des Alpes italiennes jusqu'en Conflent où sa présence a été confirmée à de nombreuses reprises.
Voyons à présent les faits qui nous sont relatés dans Le Petit Journal du 17 février 1864 concernant la présence du loup en Cerdagne.
Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le loup gris commun (Canis lupus lupus)

Voici des faits qui nous font connaître les malheurs que les loups peuvent amener par les grands froids :
On écrit de Cerdagne, le 8 février, au Journal des Pyrénées-Orientales :
Les grands froids qui durent depuis cinq semaines dans nos montagnes ont fait sortir les loups des bois.
Chaque soir à la tombée de la nuit, ils descendent par troupes dans la plaine et rôdent autour des villages et des métairies, où ils égorgent de temps en temps quelques moutons ou quelques roquets inexpérimentés. On les entend hurler quand ils s'appellent. Ils ne s'attaquent point aux hommes voyageant en compagnie, mais il en est tout autrement lorsqu'ils rencontrent une personne isolée. Il est donc très imprudent de voyager seul en ce moment, pendant la nuit. En voici plusieurs preuves.

La semaine dernière, vers sept heures du soir, un homme, armé d'un solide bâton, sortait d'un village espagnol, situé à trois kilomètres environ de Puigcerda ;  lorsqu'il arriva au pont de Tailletorte qu'il devait franchir, il aperçut au milieu du pont, un loup qui l'attendait assis à sa façon. En même temps, plusieurs camarades de ce dernier suivaient le voyageur. Ils l'attaquèrent par derrière, lui emportèrent son manteau qu'ils mirent en lambeaux et lui arrachèrent son bâton qu'il brandissait pour se défendre. Ce malheureux, se voyant perdu, fut saisi d'une frayeur mortelle et cria au secours ! Bien lui valut qu'on entendit ses cris du village voisin. Plusieurs personnes arrivèrent, on tira un coup de fusil qui dissipa sur-le-champ ces bêtes féroces. Sans ce secours, le pauvre homme allait être dévoré. On envoya chercher un médecin qui le saigna tout de suite, mais il demeura trois jours entiers sans pouvoir proférer une seule parole.

Dans la même semaine, un habitant de Dorres, village situé près des Escaldes, revenait de voyage ; pour se réchauffer, il allait à pied, conduisant son cheval par la bride, lorsque, après avoir franchi le ruisseau qui coule au-dessous de Dorres, il se vit assailli par sept à huit de ces carnivores affamés. Il était décidé à leur abandonner sa monture, quand, à ses cris, arrivèrent plusieurs personnes armées d'une simple lanterne allumée. Cette lumière suffit pour mettre en fuite la troupe de loups. Mais ils se sont vengés sur les chevaux et les troupeaux.

Différents fait à peu près semblables à ceux que je viens de raconter se sont passés ces jours derniers en Cerdagne, notamment près du moulin d'Eyne et du côté de Latour-de-Carol.
Veuillez agréer, etc.
Un de vos abonnés.

Le premier de ces deux faits a lieu en Cerdagne espagnole, à quelques kilomètres à peine de la frontière avec la France. Talltorta (Tailletorte dans l'article) est un petit hameau de la commune de Bolvir, situé au sud-ouest de Puigcerdà et peuplé aujourd'hui de 26 habitants. 
Il peut paraître étonnant que l'on pratique encore des saignées en 1864 alors même que son usage est critiqué dès le XVIIIe siècle et tend à disparaître au début du XIXe siècle. Mais nous sommes là en Cerdagne espagnole et peut-être cette technique y était-elle encore répandue à l'époque. Cela ne semble pas avoir arrangé la pauvre victime des loups en tout cas.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Vue de Dorres depuis Les Escaldes

Le deuxième cas a lieu à Dorres, en Cerdagne française, juste au nord de Puigcerdà et donc très près de la frontière également. La commune comptait un peu plus de 300 habitants en 1864 (la moitié de nos jours). L'essentiel du territoire de la commune, constitué de montagne, est vide de présence humaine permanente, donc propice à la présence de loups à l'époque.
Les autres communes citées, Eyne et Font-Romeu, sont aussi situées en montagne et en Cerdagne.


Source : Le Petit Journal du 17 février 1864 via Gallica (cf. lien)
Photos :
Loup gris : Dfrancou (CC-BY-4.0)
Dorres : Jack ma (CC-BY-SA)


Pour rappel, les autres articles concernant la Cerdagne sont à relire ici.


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lundi 16 février 2015

Un gendarme distingué à Sahorre en 1883

Le Moniteur de la gendarmerie du 5 août 1883 nous donne comme chaque semaine en son temps la liste des gendarmes médaillés ou cités pour des raisons diverses. Parmi ceux-ci on trouve à cette date un gendarme de Sahorre, en Conflent, distingué pour sa rigueur morale. Sahorre est à l'époque au maximum de sa population avec 826 habitants recensés en 1881 (pour 364 en 2012). Il n'y a plus de brigade de gendarmerie de nos jours à Sahorre, la plus proche étant à Vernet-les-Bains.

Citations
16e Légion bis

Cortie, gendarme à Sahorre (Pyrénées-Orientales). Le 13 octobre, mis à l'ordre de la Légion pour avoir, le 4 octobre 1881, à Sahorre, fait acte de probité en remettant à son chef de brigade un porte-monnaie contenant la somme du [sic] 70 fr. 40 cent. qu'il venait de trouver, sans témoins, et avoir refusé la récompense que lui offrait le propriétaire de l'argent.

Note : Pour avoir une idée de la somme importante contenue dans ce porte-monnaie et à titre de comparaison, un facteur à pied gagne en 1890 un salaire annuel de 600 francs. On peut donc supposer que cette somme équivalait grosso modo à plus d'un mois de salaire pour ce valeureux militaire.

Source : Gallica (cf. lien)
Photo : Fabricio Cardenas (CC-BY-SA)


Pour rappel, une autre histoire de gendarme à relire ici sur ce blog.

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vendredi 13 février 2015

Ambroise Paré à Perpignan en 1542

Ambroise Paré en 1578
En 1542, François Ier vient de se lancer dans la neuvième guerre d'Italie, contre Charles Quint et Henri VIII d'Angleterre. Cherchant à multiplier les fronts de bataille, François Ier réussit à s'emparer momentanément du Luxembourg et envoie une autre armée mettre le siège devant Perpignan, alors en territoire espagnol. Cette dernière opération s'avère un échec pour les français, mais permet à un jeune chirurgien, Ambroise Paré, de continuer à se faire la main avant de devenir plus tard l'inventeur de la chirurgie moderne et la célébrité que l'on sait.
Dans l'exemple qui suit, tel que narré dans Les Ambulances et les ambulanciers à travers les siècles (1906), Paré démontre son ingéniosité, cinq siècles avant les méthodes extravagantes que l'on peut voir de nos jours dans Les Experts et ce, avec des moyens plus que rudimentaires, pour répondre à la question :
où est la balle ?

Au camp de Perpignan en 1543,  le maréchal de Brissac avait reçu un coup de feu près de l'omoplate droite et les chirurgiens ne pouvaient trouver la balle.
Rénovant alors le précepte hippocratique, Paré eut l'idée de mettre le blessé dans la position où il était lorsqu'il avait reçu le coup de feu.
La balle se révéla alors par une légère saillie sous la peau et fut extraite par le chirurgien du Dauphin, Nicole Lavernault.

Note : Le siège de Perpignan a bien lieu en 1542, et non en 1543, comme indiqué par erreur dans l'ouvrage.

Source :
Wauthoz (Henri A.), Les Ambulances et les ambulanciers à travers les siècles, Paris-Bruxelles, J. Lebègue, 1906 (via Gallica) [domaine public]
Portrait : Anonyme de 1578 (Wellcome collection via WikiCommons) [domaine public]


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dimanche 1 février 2015

Devenir maire à la place du maire à Caramany en 1815

Poursuivant mes retranscriptions concernant la période des Cent Jours dans le département des Pyrénées-Orientales, la situation que je découvre aujourd'hui en 1815 à Caramany, montre une certaine tension à la mairie. Contrairement aux cas vus précédemment pour les autres communes, dans lesquels le maire était soit maintenu en place par le préfet soit remplacé par une autre personne (souvent brièvement), nous sommes ici en présence d'un Carmagnol souhaitant être maire à la place du maire et qui tente une démarche en ce sens auprès du préfet des Pyrénées-Orientales. Le dénommé Jullien Pugeol prétend en effet avoir été élu à l'unanimité par une assemblée populaire souhaitant se débarrasser du maire en place.


Monseigneur le Préfet

Permettez que je mette sous les yeux de votre grandeur
la position de la commune de Caramaing canton de Latour
departement des Pirennees Orientales : j'ai été nommé maire
à l'unanimité des voix et consentement général de ladite commune. L'ancien
maire qu'on ne veut en aucune manière, continue de faire les fonc-
tions. Les habitants sont fachés que je ne réponde pas à leur entière
confiance. Que votre grandeur ordonne immédiatement après ma lettre
reçue, que je sois mis en activité des fonctions comme elle a deja fait
à Bellesta, Planezes et autres communes, j'attens cette grâce de votre
bonté et justice.

J'ai l'honneur d'être avec Respect
de votre grandeur
Monseigneur

Votre très humble et obeissant
serviteur
Jullien Pugeol maire nommé
par l'unanimité des voix de la commune
de Caramaing canton de Latour

au dit Caramaing, le 26 juin 1815


Le maire dont Jullien Pugeol voudrait prendre la place est Louis Chauvet, nommé depuis 1800 déjà et qui pouvait donc se vanter d'être resté en place durant tout le Premier Empire. Autant dire que notre prétendant n'avait aucune chance face à ce fidèle sujet de l'Empereur. Louis Chauvet restera donc en place jusqu'en 1816, date à  laquelle il est remplacé par Dominique Fourcade. Pugeol, quant à lui, ne deviendra jamais maire de Caramany. Quelques mois plus tard, Louis Chauvet manque de se faire assassiner par un mécontent. L'ambiance était tout sauf tranquille depuis plusieurs années à Caramany, les maires étant notoirement en conflit avec le curé. Pugeol était-il un partisan du curé ? Sans doute un spécialiste de l'histoire locale saura-t-il me répondre.

Jullien Pugeol invoque comme exemple les cas de Bélesta et Planèzes, communes proches géographiquement de Caramany. Le maire de Bélesta Baptiste Pugnaud est effectivement destitué en 1815 et remplacé par un certain Jacques Biles, mais il retrouve sa place dès le 21 juin de la même année ainsi que nous l'avons déjà vu, soit cinq jours avant ce courrier de Pugeol. Quant à Planèzes, il me semble au contraire que le maire Jean Baillette est resté en place durant les Cent-Jours, ainsi que nous le verrons plus tard.
Notons que Pugeol utilise dans ce courrier le nom de Caramaing, forme francisée de Caramany et nom officiel de la commune tel que déclaré dans le Bulletin des lois en 1801, où apparaît également la forme  Caramany, démontrant une certaine confusion à l'époque entre, sans doute, usage local et usage administratif.

Retrouvez ici tous les articles en rapport avec le Fenouillèdes.
A lire : l'excellent site de l'association Le Pari du lac sur l'histoire de Caramany
avec ses anecdotes et autres histoires

Sources :
Texte : ADPO, 2M37
Bulletin des lois : Notice Cassini de Caramany.
Dates et noms maires : MairesGenWebpour Caramany, transcriptions personnelles des documents d'époque pour Bélesta et Planèzes.




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